Ancien rédacteur en chef du Daily Telegraph, du Spectator et du Sunday Telegraph, et désormais éditorialiste pour ces trois publications, Charles Moore est l'un des journalistes les plus au fait du parti conservateur britannique et de son histoire récente. Ayant bien connu Boris Johnson, qui a pris la tête de la rédaction du Spectator neuf ans après lui, le baron Moore of Etchingham est aussi le biographe officiel de Margaret Thatcher (trois volumes sont parus en 2013, 2016 et 2019).
Pour L'Express, ce partisan du Brexit revient sur l'ère BoJo et ses possibles successeurs. Y aura-t-il un changement d'orientation politique après le départ de ce Premier ministre haut en couleurs ? Le style changera, sans aucun doute, avec à la clé moins d'exubérance et plus de rigueur, mais le dévouement au Brexit restera inchangé. Surtout, l'enjeu, pour le prochain locataire du 10, Downing Street, est de prendre la défense des valeurs occidentales à l'intérieur comme à l'extérieur du pays.
L'Express : Vous attendiez-vous à ce que Boris Johnson soit forcé à la démission si peu de temps après être sorti indemne de la motion de défiance de ses députés ?
Charles Moore : Les choses allaient mal pour lui depuis environ un an. Mais il était difficile d'avoir une vue claire de la situation car le Covid a tout changé à la conduite de la politique. On pouvait cependant constater que Boris s'était fait beaucoup d'ennemis dans le parti et qu'il n'avait pas proposé un ensemble cohérent de politiques publiques à la sortie du Covid. Cela avait même empiré dans les derniers temps. Sa chute n'est donc pas pour moi une totale surprise. Lorsque les premières attaques sont arrivées, il y a plus d'un mois, j'ai pensé et écrit qu'il y survivrait - et à l'époque c'est ce qui s'est passé. Mais les problèmes se sont accumulés.
Pourquoi le Covid a-t-il tout changé à la conduite de la politique ?
La politique normale n'a pas fonctionné pendant la pandémie. Or Boris venait juste d'être élu lorsqu'elle s'est déclenchée. Il n'a pas pu développer ce qu'il était censé développer. Le Covid a aussi eu un effet psychologique important sur la population : les Britanniques étaient troublés, effrayés, inquiets, ce qui les a rendus mécontents mais d'une façon étrange car personne n'était vraiment responsable. La réponse du gouvernement à la pandémie a été mixte - il y a eu des réussites et des échecs. Mais lorsqu'elle a semblé maîtrisée, les gens attendaient quelque chose de Johnson et rien n'est venu. L'énergie du gouvernement a été consumée par le Covid, et en particulier le management économique du pays, qui a été profondément altéré par une politique d'emprunts et de dépenses massifs. Le comble est que la personne la plus susceptible de remplacer Boris, aujourd'hui, est celle qui a dépensé tout l'argent, Rishi Sunak !
Vous dites que Boris Johnson s'est fait beaucoup d'ennemis : est-ce à cause des scandales ou de divergences politiques ?
En fait, il a toujours eu des ennemis, notamment à cause de la façon dont il est devenu Premier ministre. Pour faire advenir le Brexit, il a dû défier l'establishment britannique tout entier, y compris au sein de son propre parti. A peu près 99% des personnes ayant du pouvoir au Royaume-Uni étaient opposées au Brexit : la BBC, le Financial Times, les universitaires, les fonctionnaires, l'Eglise, les grandes entreprises. Tous haïssaient Boris et voulaient trouver un moyen de l'affaiblir ; ils cherchaient à capitaliser sur le moindre de ses points faibles, et il en a beaucoup. Au débat, cela n'a pas marché, notamment parce que sa victoire en 2019 a été éclatante. Mais le Covid a rendu possible cette stratégie. On a par exemple accusé le Premier ministre de ne pas avoir confiné la population assez vite, alors qu'en réalité le confinement britannique a eu lieu seulement une semaine après les préconisations faites par ses critiques.
Les collègues de Boris avaient des griefs plus légitimes car il était très mauvais pour organiser le travail du gouvernement, ce qui rendait difficile le travail des ministres et a alimenté leur ressentiment. Puis les scandales sont arrivés, mais ils n'étaient pas la racine du problème, il ont plutôt contribué à donner du pouvoir à ses opposants. Cela ne veut pas dire que les agissements de Boris Johnson n'étaient pas graves : même si le Partygate, par exemple, est à mon sens un péché véniel, cela a déçu l'opinion. Or la grande force de Boris a toujours été l'amour que lui portaient les gens ordinaires. Beaucoup de gens ont ressenti le Partygate comme une trahison. Eux souffraient pendant que Boris s'amusait, et les Britanniques n'aiment pas quand les autres s'amusent. Boris Johnson reste populaire auprès d'une partie de la population, mais bien moins qu'avant.
Une autre personnalité, face aux mêmes scandales, n'aurait donc pas eu à démissionner ?
La plupart du temps, quand un scandale décolle, c'est que les gens sont énervés pour d'autres raisons. Si la situation économique avait été bonne, sans inflation galopante, je ne pense pas que Boris aurait chuté. Ces scandales sont des raisons par procuration qui masquent de vrais problèmes : à savoir, que nous avons eu très peur du Covid, ce à quoi le Premier ministre ne pouvait rien, et que nous avons très peur de la situation économique, ce qui n'est que partiellement sa faute puisque cet enjeu est largement mondial. Boris était d'autant plus agaçant face à l'adversité qu'il ne cessait de déclarer à tout bout de champ que tout était génial, "great". Un optimisme devenu vite creux quand vous souffrez concrètement de l'augmentation du prix de l'essence.
Vous semblez impliquer que Johnson n'a pas développé de politiques publiques cohérentes. Que pensez-vous de la stratégie "Levelling up", qui visait à réduire les inégalités régionales ?
C'était plus un slogan qu'une politique, et je ne l'entends pas forcément comme une critique. Mais ce n'était pas très développé. Boris avait raison d'identifier le fait que la prospérité de la Grande-Bretagne, aujourd'hui, est très inégalement distribuée. Il savait que c'était l'une des raisons pour lesquelles les électeurs du Labour, dans le Nord, avaient été déçus par ce parti, qui s'était éloigné de ses racines. Boris a rencontré beaucoup de succès dans ces régions. Mais les mesures de Levelling up, pour l'instant, ne vont pas très loin. Aussi parce qu'elles ont été retardées par le Covid.
En définitive, Boris n'est pas bon en politique publique. Il est bon pour saisir une grande idée et atteindre ceux qui normalement n'écoutent pas les politiciens. Mais si on le compare à Thatcher, que je connais bien, il ne sait pas comment développer une politique, ce qui exige un travail constant et minutieux. Finalement, il se comporte davantage comme s'il était un président français : Macron fait pareil, il dit des choses générales et les autres doivent tenter de les développer. Mais ce n'est pas ce qu'on attend d'un Premier ministre britannique, qui doit diriger la politique de façon attentive.
S'il n'avait pas de politique cohérente, peut-on dire qu'il avait une vision ? Pour certains, c'était un opportuniste. Pour d'autres, il représente une rupture dans l'histoire contemporaine des Tories, vers une orientation plus nationale et moins globaliste des choix politiques.
Boris, bien sûr, est un opportuniste : il sent les opportunités politiques. Mais il a des croyances, vagues, mais réelles. Fondamentalement, elles sont en partie patriotes, en partie libérales-conservatrices. Pour lui, la Grande-Bretagne est un beau pays et nous avons beaucoup de raisons d'en être fiers, et pas seulement grâce à notre élite mais grâce à tous. Il croit dans la liberté : laisser les gens faire ce qu'ils veulent faire. Une conviction particulièrement difficile à assumer pendant le Covid. Cela l'a rendu mal à l'aise : je me rappelle en avoir parlé avec lui, il n'appréciait pas du tout l'ampleur du contrôle qu'il avait à exercer sur la population. Néanmoins il l'a fait et s'est rendu compte assez vite qu'il était temps d'en sortir.
Il veut la même liberté pour la Grande-Bretagne : le Brexit n'était pas, pour lui, un moyen de se couper du reste du monde, mais une demande : leave us alone to be free, laissez nous seuls dans notre liberté car nous savons comment être libres. Un message puissant auquel beaucoup de gens ont été sensibles. Même s'il n'a pas pu le réaliser dans sa politique comme il l'aurait souhaité. Pour finir, Boris a toujours cherché à atteindre des électeurs habituellement délaissés : il ne veut pas que le Parti conservateur soit le parti des gens aisés du sud de l'Angleterre mais celui de toutes les classes dans tout le pays.
A-t-il bien conduit le Brexit ?
Très bien dans la mesure où il a pu atteindre ce qui semblait impossible avec Theresa May. Pas si bien dans les détails : il a fait face à de gros problèmes, en particulier le cas de l'Irlande du nord, irrésolu, et il a été trop lent dans le transfert du droit européen vers le nôtre.
Ses idées, même vagues, vont-elles rester ? Les prétendants à sa succession lui ressemblent-ils ou sont-ils plus proches de l'establishment conservateur qui lui préexistait ?
C'est difficile à dire aujourd'hui. Il est probable que Rishi Sunak, le favori, devienne leader. Sunak était partisan du Brexit. Il est plus prudent et conventionnel que Boris mais je ne pense pas qu'il aura une politique différente. Certains craignent qu'il recherche un alignement avec l'UE mais je ne le pense pas. May l'a tenté et cela n'a été ni populaire ni réussi. Sa rivale la plus importante est Liz Truss. Elle était contre le Brexit mais prétend maintenant être pleinement en sa faveur. Je ne vois pas beaucoup de différences entre Sunak et Truss, si ce n'est qu'elle a un style plus abrasif : elle serait davantage du genre à se fâcher avec d'autres pays que lui ! Dans tous les cas, si les Français pensent que nous allons tourner le dos au Brexit, ils se trompent.
Pourquoi Sunak est-il populaire ?
Parce qu'il est libéral au plan économique et modérément conservateur pour le reste. Il est très intelligent et éduqué, il maîtrise très bien son sujet, l'économie, il est décent, gentil et respectueux des règles. C'est dans l'ensemble un bon ministre. Son histoire plaît également : ses parents étaient pharmaciens dans une ville de province et il a fréquenté Winchester, l'une des meilleures écoles privées du pays, comme boursier, puis Oxford. Il a ensuite travaillé chez Goldman Sachs et s'est marié avec une Indienne extrêmement riche.
Mais la question qui compte est de savoir s'il peut analyser la gravité de la situation et nous en sortir courageusement. Ou bien sera-t-il trop policé, trop technocrate ? Nous avons besoin de quelqu'un qui s'y connaît techniquement, mais aussi d'une vision politique audacieuse. Or pour l'instant, il n'a pris que le point de vue du Trésor, ce qui était son rôle, mais quel est le sien ?
Comment expliquez-vous le succès de Penny Mordaunt, qui n'était pas une personnalité emblématique du parti jusque-là ?
Elle résonne avec la psyché des Tories : ils aiment l'idée d'une femme forte parce que cela a marché avec Thatcher ! Mordaunt vient de la petite classe moyenne, elle était réserviste de la Navy et son père était militaire. Beaucoup de conservateurs apprécient cela et aimeraient croire qu'elle est une sorte d'expression de valeurs conservatrices fortes. Mais c'est une pseudo-thatchérienne. Elle joue à Thatcher pour gagner mais elle n'a pas d'idées.
On l'a vu dans certains de ses propos sur les transgenres qui montraient qu'elle ne semblait pas bien savoir ce qu'est une femme. Elle a donc tenté récemment de revenir sur ses déclarations passées... Ensuite, en 2021, à l'encontre de la politique du gouvernement, elle a insisté pour rencontrer le Muslim Council of Britain, une entité non représentative plus islamiste qu'islamique. Dans son dernier livre, Greater : Britain After the Storm, elle s'en prend aux films britanniques les plus populaires pour leur caractère supposément raciste, colonialiste et trop nostalgique. Mais quand elle a lancé sa campagne de façon formelle au Parlement, elle a mis en avant une vision complètement nostalgique de ce qu'elle aimait dans notre pays. Tout cela est très contradictoire.
Quel candidat vous intéresse-t-il le plus ?
La candidate la plus intéressante est Kemi Badenoch, qui était une ministre junior. Ses parents sont nigériens. C'est une vraie conservatrice, qui cherche à attirer l'attention sur les vrais problèmes. Elle décrit par exemple notre politique énergétique comme un "unilateral energy disarmament", un désarmement énergétique unilatéral, à cause de notre obsession pour l'atteinte de la neutralité carbone, ce qui nous empêche de garantir la sécurité et la continuité énergétique. Elle est aussi sans concession dans son opposition aux idées woke, alors même que la gauche l'attaque constamment sur ce sujet, et de façon raciste. Elle le dit elle-même : elle n'a rencontré aucun préjugé racial en Grande-Bretagne sauf à gauche, par exemple quand on lui reproche d'être mariée à un Blanc.
Pourquoi Michael Gove, l'une des principales figures du Parti conservateur, n'est-il pas candidat ?
Il se voit plus comme un faiseur de rois. Il soutient Badenoch, et il est inhabituel pour un poids lourd de ne pas soutenir un autre membre du Cabinet, mais je pense qu'il a un plan : la soutenir aussi longtemps qu'elle sera dans la course, puis rejoindre Sunak. Il veut aider Bandenoch à percer.
Vous évoquiez tout à l'heure la gravité de la situation. A quoi pensez-vous précisément ?
A la situation économique, d'abord, mais surtout à la question de l'avenir de l'Occident. La guerre est-elle à l'horizon pour nous ? Qui va contrôler le monde ? Et quel système de valeurs ? Ce sont les grands enjeux du moment. D'où l'importance de la question woke, qui est un système mental pour saper les valeurs occidentales. La culture occidentale est par nature faire d'autocritique, et il faut l'encourager, mais cela n'empêche pas la fierté culturelle, économique, politique et géopolitique. Cela implique de se demander qui sont nos amis et nos ennemis et où nous nous situons dans le monde. Dans ce contexte, le Brexit ne signifie pas que nous ne partageons pas beaucoup de choses avec nos amis européens : c'est apparent dans la question ukrainienne. Le Royaume-Uni a d'ailleurs adopté une position sans équivoque à ce sujet, au contraire de la France ces derniers temps et surtout de l'Allemagne.
Finalement, les questions d'aujourd'hui sont les mêmes que celles de l'ère Thatcher-Reagan, qui interrogeait la force des croyances occidentales face à l'URSS. Même si la Russie n'est plus l'URSS, son attitude n'a pas beaucoup changé, et elle est menaçante. S'y ajoute la Chine, qui cherche à dominer le monde et a compris nos faiblesses. Il faut analyser tout cela, et à mon avis la seule à le faire aujourd'hui est Badenoch, ainsi que Tom Tugendhat, le cinquième candidat [éliminé de la course lundi 18 juillet]. En dehors d'eux, la lutte pour la direction du parti est trop centrée sur la politique intérieure.
Les conservateurs britanniques semblent pourtant avoir pris la mesure de la menace woke.
Ils n'ont pas bien analysé ce problème. Ils sont contre par instinct mais ils ne cherchent pas à comprendre pourquoi cela se produit et s'infiltre dans toute la société. Après l'horrible meurtre de George Floyd, pourquoi les sites du gouvernement arboraient-ils tous dès le lendemain des messages de soutien à Black Lives Matter ? Ce n'était pas une décision du gouvernement conservateur élu mais de la bureaucratie. Comment en arrive-t-on là ? Nous avons les auteurs et les journalistes conservateurs pour dénoncer le wokisme, mais les politiciens ont du mal, ils sont anxieux, ont peur d'être traités de racistes ou de sexistes, et n'ont pas assez de connaissances. Par exemple dans le cas de déboulonnages de statues : ils ne savent pas comment répondre parce qu'ils ne connaissent pas bien notre histoire, et donc ils n'arrivent pas à expliquer pourquoi ils n'aiment pas ce qu'ils voient. Boris, lui, savait le faire.
