Pour Netflix, c'est une grande première. Des salariés ont appelé leurs collègues à un mouvement de grève ce mercredi devant le siège de Los Angeles, pour défendre "la sécurité et la dignité de toutes les communautés marginalisées". En ligne de mire, la star du stand-up Dave Chappelle. Disponible depuis le 5 octobre sur la plateforme numérique, son spectacle The Closer est accusé de "transphobie" et a créé une gigantesque polémique. Cancel culture, concurrence victimaire entre minorités, antisémitisme minoré... L'affaire Chappelle, qui affole les médias américains depuis deux semaines, est un parfait condensé de l'actuelle folie identitaire.

Au départ, il y a un humoriste prodige. Récompensé par plusieurs Emmy et Grammy Awards, Dave Chappelle, crâne lisse, voix de fumeur et charisme absolu, a longtemps été encensé par les progressistes tant qu'il se concentrait sur son sujet principal, "la race", avec pour cible fétiche l'homme blanc. Mais peu à peu, la gauche s'est offusquée de blagues jugées homophobes et transphobes, notamment quand il s'en est pris à Caitlyn Jenner, la femme trans la plus médiatique aux Etats-Unis.

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Dans The Closer, Chappelle enfonce le clou en matière de provocations. Filmé à Détroit, tout le spectacle se veut un règlement de compte avec le politiquement correct. L'artiste nie par exemple avoir frappé une lesbienne à cause de son homosexualité, au prétexte qu'il ne savait "même pas que c'était une femme!". Mais les passages qui ont déclenché la fureur des militants LGBTQ+ concernent principalement la question trans. Se défendant d'avoir "un problème avec les personnes transgenres", le comique y maintient que "le genre est un fait" (confondant au passage sexe biologique et genre...) et que "chaque être humain dans cette pièce, chaque être humain sur Terre a dû passer entre les jambes d'une femme pour être sur Terre. C'est un fait". Chappelle prend aussi la défense de J.K Rowling, autre icône accusée de transphobie pour avoir défendu le point de vue que le sexe biologique est "réel", et associé les termes "femme" et "personne qui a des règles". "Je suis de la team TERF" revendique-t-il, une référence à l'acronyme pour "Trans-exclusionary radical feminist" qui désigne les féministes estimant que les luttes trans invisibilisent les luttes pour les droits des femmes.

Même avant la diffusion, des employés de Netflix ont protesté contre le contenu du spectacle. Terra Field, salariée trans a estimé sur Twitter que les mots de Dave Chappelle pouvaient mettre les membres de sa communauté en danger de mort. Jaclyn Moore, productrice de la série Dear White People a déclaré ne plus vouloir travailler avec Netlix. Des associations de défense des LGBTQ, comme la National Black Justice Coalition, ont demandé la déprogrammation du spectacle.

43% d'avis positifs pour les critiques, 95% pour les spectateurs

Face à la fronde, Netflix, qui a dépensé 24,1 millions de dollars pour le one-man-show, a soutenu la liberté d'expression. Une employée, à l'origine de l'appel au débrayage de mercredi, a été licenciée pour avoir communiqué aux journalistes des chiffres confidentiels montrant le succès des spectacles de Chappelle sur la plateforme. Ted Sarandos, directeur général des contenus de Netflix a rappelé que des programmes comme Sex Education ou Orange is the new black, faisaient la part belle aux "communautés marginalisées", tout en soulignant qu'à aucun moment, l'humoriste n'avait tenu de "discours haineux". Ce qui n'a nullement calmé une partie des employés.

Il est d'ailleurs assez frappant d'observer le grand écart entre les critiques, pour la plupart indignées, et l'accueil du public. Dix jours après sa sortie, The Closer comptait déjà plus de dix millions visionnages. Sur l'agrégateur RottenTomatoes, le taux de satisfaction des critiques est de 43%, un score très faible, tandis que celui du public s'élève à 95%, un quasi-plébiscite.

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Sans surprise, la presse conservatrice a érigé Dave Chappelle un champion de la liberté d'expression et de l'anti-wokisme. Mais, hélas, n'est pas Pierre Desproges qui veut. Souvent peu drôle, son spectacle repose sur une logique très répandue dans le stand up actuel, à savoir tout observer sous le prisme des groupes identitaires. Le mot "communauté" y est omniprésent. Au coeur du discours de Chappelle, on retrouve la concurrence victimaire. Selon lui, les autres minorités - sexuelles ou de genre- auraient connu des progrès spectaculaires, là où les afro-américains seraient les éternels oubliés. L'humoriste évoque le cas du rappeur DaBaby, qui cet été a été déprogrammé du festival Lollapalooza pour des propos homophobes. En 2018, DaBaby était impliqué dans une altercation qui a coûté la vie à un homme dans un supermarché Walmart en Caroline du Nord. Conclusion de Chappelle : "dans ce pays, vous pouvez tuer un Noir, mais il ne vaut mieux pas heurter les sentiments des gays". Le comique se demande aussi "pourquoi il est plus facile pour Bruce Jenner de changer de genre que pour Cassius Clay de changer de nom", en oubliant de fournir la réponse, pourtant simple : plus de cinquante ans séparent ces deux événements. "Si les esclaves avaient eu de l'huile et des minishorts, nous aurions été libres cent ans plus tôt" déclare-t-il.

La plupart des critiques se sont focalisées sur l'accusation de "transphobie". Pourtant, durant le spectacle, on sent que l'humoriste tente sincèrement d'établir un dialogue avec les militants trans, en précisant sa position avec ses mots crus : les personnes transgenres ont le droit à la même égalité et dignité que tout le monde, et la loi doit prévenir les discriminations à leur égard. En même temps, il estime aussi qu'on ne peut pas dire qu'une femme trans soit parfaitement indiscernable d'une femme. Ce qui, en langage "chappellien", donne : "Cela sent comme une chatte, mais ce n'est pas tout à fait ça. Ce n'est pas du sang, mais du jus de betterave".

"Space jews"

En revanche, peu de médias progressistes se sont offusqués d'un passage dans lequel il raconte avoir visionné des vidéos de "Noirs frappant des Asiatiques" durant la pandémie du Covid, avant de faire une comparaison délétère entre les Asiatique et le coronavirus. Plus choquant encore, seuls des médias juifs ont souligné des clichés ouvertement antisémites. L'humoriste explique avoir eu l'idée d'un film dans lequel une "ancienne civilisation" se rend dans l'espace, est victime "de choses affreuses" sur une autre planète, avant de revenir sur Terre "en revendiquant la planète comme la leur". Puis de préciser le titre de son long-métrage: "Space Jews" ("juifs de l'espace"). Outre les rires dans la salle, on peut alors entendre un "libérez la Palestine!". Plus tard dans le spectacle, il sous-entend aussi que les juifs, après avoir été victimes de l'esclavage, seraient eux-mêmes devenus esclavagistes. Dov Hikind, fondateur de l'association Americans against antisemitism, a fait savoir que s'il est un fan de Chappelle, il était "très, très déçu" par ces passages "alimentant la haine contre les juifs".

Du Guardian à Vulture, l'indignation dans les médias anglo-saxons en réaction aux propos de Chappelle sur les trans contraste singulièrement avec l'indifférence face à ces préjugés antisémites, et pour lesquels l'humoriste n'a même pas ressenti le besoin de se justifier dans son spectacle. Même traitement en France, où des médias comme Télérama ont évoqué un spectacle "transphobe", sans mentionner le reste. Comme l'explique la journaliste Bari Weiss, auteure de Que faire face à l'antisémitisme?, "c'est comme si les juifs étaient invisibles pour l'idéologie woke", et que l'antisémitisme n'avait plus rien une priorité pour la gauche. "On nous dit "ok, vous étiez une minorité. Mais regardez-vous, vous avez réussi socialement. Donc vous êtes une fausse minorité ; de fausse victimes". Comme l'écrasante majorité des juifs sont blancs, ils rentrent dans la case de ce que l'on nomme ici "privilège blanc". Et comme si ça ne suffisait pas, c'est encore "aggravé" par le fait qu'ils sont associés à Israël, considéré par cette gauche comme le dernier bastion colonialiste" a confié à l'Express Bari Weiss.

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Pourtant, les récentes statistiques du FBI ont montré qu'en 2020 aux Etats-Unis, plus de la moitié des violences haineuses à motif religieux concernaient les juifs, alors que ceux-ci ne représentent que 2% de la population. On remarquera que Chappelle, qui aime tant moquer les "communautés", ne dit rien des musulmans. Converti à l'islam depuis les années 1990, l'humoriste avait, dans une interview accordée à David Letterman sur Netflix, expliqué que c'est une religion "présentée dans le débat public de manière très limitée et dédaigneuse". Même les provocateurs ont leur tabou.

Des individus plutôt que des groupes identitaires

Appels à la censure contre un humoriste d'un côté, rancoeurs communautaires et préjugés nauséabonds de l'autre. L'affaire Chappelle pourrait désespérer des logiques identitaires. Heureusement, il y a dans The Closer une conclusion réussie. Dave Chappelle revient sur son amitié avec une comédienne trans, Daphne Dorman, à qui il avait confié une première partie à San Francisco. De façon honnête, l'humoriste raconte comme la débutante était loin de maîtriser les codes de la scène, mais en privée pouvait être incroyablement drôle et savait rire d'elle-même. Daphne lui avait déclaré : "Je ne te demande pas de me comprendre. J'ai juste besoin que tu crois que je suis en train d'avoir une expérience humaine". A ce moment-là, l'émotion et les rires abondent vraiment, et l'universalisme l'emporte sur le communautarisme. Il n'est alors plus question de groupes identitaires se concurrençant, mais d'individus, des êtres humains avec leurs particularités, et qui savent échanger en dépit des différences culturelles et sociales.

En 2019, quelques semaines après avoir défendu Dave Chappelle contre des accusations de transphobie, Daphne Dorman s'est suicidée à l'âge de 44 ans. "Je ne sais pas ce que la communauté trans a fait pour elle", déclare l'humoriste en à la fin de The Closer, "mais je m'en fiche, parce que j'ai le sentiment qu'elle n'était pas de leur tribu. Elle était de la mienne. Elle était une comédienne dans l'âme". Des membres de la famille de Daphne Dorman l'ont d'ailleurs publiquement soutenu, assurant que Daphne trouvait ses blagues souvent drôles et que si elle "avait beaucoup de démons, Dave Chappelle n'en était pas un". Comme l'écrit l'éditorialiste Andrew Sullivan, "assumer que des personnes marginalisées ne peuvent tolérer l'humour à leurs dépens est aussi déshumanisant que de penser qu'elles n'ont aucun pouvoir sur leur vie. C'est une forme d'intolérance - de la gauche".