Pendant trois ans, mes journées de travail ont commencé de la même façon. A 7h30, je me réveillais, je regardais les informations, et je me rendais à la mission russe du bureau des Nations unies à Genève. La routine était facile et prévisible, deux des marques de fabrique de la vie d'un diplomate russe.
Le 24 février a été différent. Lorsque j'ai regardé mon téléphone, j'ai vu des informations surprenantes et mortifiantes : l'armée de l'air russe bombardait l'Ukraine. Kharkiv, Kiev et Odessa étaient attaquées. Les troupes russes, partant de la Crimée, se dirigeaient vers Kherson, dans le sud du pays. Les missiles russes avaient réduit des bâtiments en ruine et fait fuir leurs habitants. J'ai regardé les vidéos des explosions, avec les sirènes d'alerte aérienne, et j'ai vu des gens courir dans la panique.
Pour une personne née comme moi en Union soviétique, cette invasion semblait presque inimaginable, même si j'avais entendu des informations occidentales évoquant son imminence. Les Ukrainiens étaient censés être nos amis proches, et nous avions tant de choses en commun, y compris une histoire de lutte contre l'Allemagne dans le cadre d'un même pays. J'ai pensé aux paroles d'un célèbre chant patriotique de la Seconde Guerre mondiale, que de nombreux habitants de l'ancienne Union soviétique connaissent bien : "Le 22 juin, à 4 heures du matin exactement, Kiev a été bombardée, et on nous a dit que la guerre avait commencé". Le président Vladimir Poutine a décrit l'invasion de l'Ukraine comme une "opération militaire spéciale" destinée à "dénazifier" le voisin de la Russie. Mais en Ukraine, c'est la Russie qui a remplacé les nazis.
"C'est le début de la fin", ai-je dit à ma femme. Nous avons alors décidé que je devais démissionner.
Démissionner, cela signifiait laisser tomber une carrière de vingt ans en tant que diplomate russe et, avec elle, beaucoup de mes amitiés. Mais la décision avait mûri depuis longtemps. Lorsque j'ai rejoint le ministère en 2002, c'était une période de relative ouverture où nous, diplomates, pouvions travailler cordialement avec nos homologues d'autres pays. Pourtant, il était évident, dès mes premiers jours, que le ministère russe des Affaires étrangères était profondément défectueux. Même à l'époque, il décourageait la pensée critique et, au cours de ma carrière, il est devenu de plus en plus belliqueux. Je suis resté malgré tout, en gérant ma dissonance cognitive à travers l'espoir que je pourrais utiliser le pouvoir dont je disposais pour modérer les positions internationales de mon pays.
"Confortable" de travailler avec Lavrov
Avec l'invasion de l'Ukraine, il n'était plus possible de nier à quel point la Russie était devenue brutale et répressive. Il s'agissait d'un acte de cruauté inqualifiable, conçu pour soumettre un voisin et éradiquer son identité ethnique. Cela a fourni à Moscou un prétexte pour écraser toute opposition intérieure. Aujourd'hui, le gouvernement envoie des milliers d'hommes enrôlés pour tuer des Ukrainiens. Cette guerre prouve que la Russie n'est plus seulement dictatoriale et agressive, elle est devenue un Etat fasciste.

Le président russe Vladimir Poutine et le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, le 3 juillet 2019 à Moscou
© / afp.com/Maxim SHIPENKOV
Mais pour moi, l'une des leçons principales leçons de l'invasion était liée à quelque chose dont j'avais été témoin au cours de ces deux dernières décennies : ce qui se passe lorsqu'un gouvernement est lentement perverti par sa propre propagande. Pendant des années, les diplomates russes ont été amenés à affronter Washington et à défendre l'ingérence de leur pays à l'étranger par des mensonges et des sophismes. On nous a enseigné à adopter une rhétorique grandiloquente et à répéter comme des perroquets aux autres Etats ce que le Kremlin nous disait. Mais, au final, cette propagande ne s'adressait pas seulement aux pays étrangers, mais à nos propres dirigeants. A travers des câbles diplomatiques et des déclarations, on nous a fait dire au Kremlin que nous avions assuré le monde de la grandeur de la Russie et démoli les arguments de l'Occident. Nous devions nous abstenir de toute critique sur les dangereux projets du président. Ce spectacle a eu lieu même aux plus hauts niveaux du ministère. Mes collègues du Kremlin m'ont fait savoir à plusieurs reprises que Poutine apprécie son ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, car il est "confortable" de travailler avec lui, Lavrov approuvant toujours le président et lui disant ce qu'il veut entendre. Il n'est donc guère étonnant que Poutine ait été persuadé qu'il n'aurait aucun mal à venir à bout de Kiev.
La guerre est une démonstration brutale de la façon dont les décisions prises dans des chambres d'écho peuvent avoir l'effet inverse que prévu. Poutine a échoué dans sa tentative de conquérir l'Ukraine, une initiative dont il aurait pu comprendre à quel point elle était irréaliste si son gouvernement avait été conçu pour donner des points de vue honnêtes. Pour ceux d'entre nous qui ont travaillé sur les questions militaires, il était évident que les forces armées russes n'étaient pas aussi puissantes que ne le craignait l'Occident - en partie du fait des restrictions économiques mises en place par l'Occident après la prise de la Crimée en 2014, bien plus efficaces que les décideurs politiques ne semblaient le réaliser.
L'invasion de l'Ukraine a renforcé l'Otan, une entité qu'elle était pourtant destinée à humilier, et a entraîné des sanctions suffisamment fortes pour que l'économie russe se contracte. Mais les régimes fascistes se légitiment davantage par l'exercice du pouvoir que par des gains économiques, et Poutine est si agressif et si détaché de la réalité qu'il est peu probable qu'une récession puisse l'arrêter. Pour justifier son règne, Poutine veut la grande victoire qu'il a promise et qu'il croit pouvoir obtenir. S'il accepte un cessez-le-feu, ce ne sera que pour permettre aux troupes russes de se reposer avant de continuer le combat. Et s'il gagne en Ukraine, Poutine attaquera probablement un autre Etat post-soviétique, comme la Moldavie, où Moscou soutient déjà une région dissidente.
Il n'y a donc qu'un seul moyen d'arrêter le dictateur russe, et c'est faire ce que le Secrétaire américain à la Défense, Lloyd Austin, avait suggéré en avril : affaiblir le pays "jusqu'à ce qu'il ne puisse plus faire le genre de choses qu'il a faites en envahissant l'Ukraine". Cela peut sembler être une tâche difficile. Mais l'armée russe a été considérablement affaiblie, et le pays a perdu nombre de ses meilleurs soldats. Avec un large soutien de l'Otan, l'Ukraine est capable de battre la Russie à l'Est et au Sud, tout comme elle l'a fait au Nord.
En cas de défaite, Poutine serait confronté à une situation périlleuse sur le plan intérieur. Il devra expliquer à l'élite et aux masses pourquoi il a trahi leurs attentes. Il devra expliquer aux familles des soldats morts pourquoi ceux-ci ont péri pour rien. Et grâce à la pression croissante des sanctions, il devra faire tout cela à un moment où le niveau de vie des Russes sera encore pire qu'aujourd'hui. Il pourrait échouer, faire face à un tollé généralisé et être mis à l'écart. Il pourrait chercher des boucs émissaires et être renversé par les conseillers et députés qu'il menace de purger. Quoi qu'il en soit, si Poutine s'en va, la Russie aura une chance de se reconstruire véritablement et d'abandonner enfin sa folie des grandeurs.
Nouvelles libertés associées à la misère
Je suis né en 1980, dans une famille des couches moyennes de l'intelligentsia soviétiques. Mon père était économiste au ministère du Commerce extérieur, et ma mère enseignait l'anglais à l'Institut d'Etat des relations étrangères de Moscou. Elle était la fille d'un général qui avait commandé une division de fusiliers pendant la Seconde Guerre mondiale et avait été reconnu comme un "Héros de l'Union Soviétique".
Nous vivions dans un grand appartement de Moscou accordé par l'Etat à mon grand-père après la guerre, et nous avions des opportunités dont la plupart des habitants soviétiques ne disposaient pas. Mon père a été nommé dans une entreprise soviéto-suisse, ce qui nous a permis de vivre en Suisse en 1984 et 1985. Cette période a transformé mes parents. Ils ont découvert ce que c'était de vivre dans un pays riche, avec des commodités - caddies, soins dentaires de qualité - dont l'Union soviétique était dépourvue.
En tant qu'économiste, mon père avait déjà conscience des problèmes structurels de l'Union soviétique. Mais vivre en Europe occidentale l'a amené, ainsi que ma mère, à questionner plus profondément le système, et ils ont été enthousiastes lorsque Mikhaïl Gorbatchev a lancé la perestroïka en 1985. Comme la plupart des habitants soviétiques, semblait-il. Nul besoin de vivre en Europe occidentale pour réaliser que les magasins soviétiques proposaient une gamme étroite de produits de mauvaise qualité, telle ces chaussures douloureuses à porter. Les citoyens soviétiques savaient que le gouvernement mentait lorsqu'il prétendait être à la tête d'une "humanité progressiste".
De nombreux Soviétiques pensaient que l'Occident aiderait leur pays dans sa transition vers une économie de marché. Mais ces espoirs se sont avérés naïfs. L'Occident n'a pas fourni à la Russie le montant de l'aide que beaucoup de ses habitants - et certains éminents économistes américains - estimaient nécessaire pour faire face aux énormes défis économiques du pays. Au contraire, l'Occident a encouragé le Kremlin à lever rapidement le contrôle sur les prix et à privatiser les ressources de l'Etat. Grace à cela, un petit groupe de personnes s'est considérablement enrichi en s'emparant des biens publics. Mais pour la plupart des Russes, la "thérapie de choc" a conduit à l'appauvrissement, avec une hyperinflation et une diminution de l'espérance de vie. Le pays a certes connu une période de démocratisation, mais une grande partie de la population a associé ces nouvelles libertés à la misère. Le statut de l'Occident en Russie en a sérieusement souffert.
Il a aussi été fortement ébranlé après la campagne de l'Otan contre la Serbie en 1999. Pour la Russie, les bombardements ressemblaient moins à une opération destinée à protéger la minorité albanaise du pays qu'à une agression d'une grande puissance contre une petite victime. Je me souviens très bien, au lendemain d'une mobilisation contre l'ambassade américaine à Moscou, des marques laissées par la peinture projetée sur les murs.
En tant qu'enfant de la classe moyenne - mon père a quitté la fonction publique en 1991 et a fondé une petite entreprise prospère - j'ai vécu cette décennie de turbulence à distance. Mon adolescence a été stable, et mon avenir semblait prévisible. J'ai étudié dans l'université où enseignait ma mère, et j'ai opté pour le secteur des affaires internationales, comme mon père avant moi. J'ai bénéficié du fait de pouvoir étudier à une époque d'ouverture. Nos professeurs nous encourageaient à lire une grande variété de sources, y compris certaines qui avaient été bannies. Nous organisions des débats en classe. Durant l'été 2000, je suis entré avec enthousiasme au ministère des Affaires étrangères pour un stage, prêt à me lancer dans une carrière qui, espérais-je, m'apprendrait à connaître le monde.
Mon expérience s'est avérée décourageante. Au lieu de travailler avec des élites qualifiées vêtues de costumes élégants - le stéréotype des diplomates dans les films soviétiques, - je me suis retrouvé avec des supérieurs fatigués, d'âge moyen, qui effectuaient des tâches peu glorieuses, comme la rédaction de sujets de discussions pour des fonctionnaires de niveau plus élevé. La plupart du temps, ils ne semblaient même pas travailler. Ils restaient assis à fumer, à lire les journaux et à évoquer leurs projets pour le week-end. Mon stage consistait essentiellement à leur apporter des journaux et à leur acheter des choses à grignoter.
J'ai quand même décidé de rejoindre le ministère. J'avais hâte de gagner mon propre argent, et j'espérais toujours en apprendre davantage sur des endroits à l'étranger en voyageant loin de Moscou. J'ai été ravi d'être engagé en 2002 comme attaché assistant à l'ambassade russe au Cambodge. J'allais avoir l'occasion d'utiliser mes connaissances en langue khmère et mes études sur l'Asie du Sud-Est.
Le Cambodge étant à la périphérie des intérêts de la Russie, j'avais peu de travail. Mais vivre à l'étranger représentait une amélioration de mon niveau de vie par rapport à Moscou. Les diplomates russes en poste à l'étranger gagnent beaucoup plus d'argent que ceux qui restent au pays. Le numéro deux de l'ambassade, Viacheslav Loukianov, appréciait les discussions ouvertes et m'encourageait à défendre mes opinions. Notre attitude à l'égard de l'Occident était cordiale. Le ministère des Affaires étrangères a toujours eu un penchant anti-américain, hérité de la précédente période soviétique, mais ce biais n'était pas étouffant. Mes collègues et moi ne songions guère à l'Otan, et lorsque nous le faisions, c'était généralement pour considérer cette organisation comme un partenaire. Un soir, j'ai bu des bières avec un collègue dans un bar clandestin. Nous y avons rencontré un fonctionnaire américain qui nous a conviés à le rejoindre. Aujourd'hui, une telle rencontre serait lourde de tension, mais à l'époque, c'était une occasion de nouer des liens d'amitié.
Pourtant, même à cette époque, il était clair que la culture du gouvernement russe décourageait l'indépendance d'esprit - malgré les impulsions dans le sens contraire de Loukianov. Un jour, j'ai été convoqué pour rencontrer le numéro trois de l'ambassade, un diplomate calme d'âge mûr, qui avait rejoint le ministère à l'époque soviétique. Il m'a remis un câble provenant de Moscou, que je devais incorporer dans un document à remettre aux autorités cambodgiennes. Remarquant plusieurs fautes de frappe, je lui ai fait savoir que j'allais les corriger. "Surtout pas !" m'a-t-il répondu. "Nous avons reçu le texte directement de Moscou. Ils sont mieux informés. Même s'il y a des erreurs, ce n'est pas à nous de corriger le centre". C'était emblématique d'une tendance grandissante au sein du ministère : une absolue déférence envers les dirigeants.
Obsession pour l'Ukraine
En Russie, le XXIe siècle a débuté dans un climat d'espoir. Le revenu moyen était en hausse, tout comme le niveau de vie. Poutine, qui venait d'accéder à la présidence, a promis la fin du chaos des années 1990.
Et pourtant, de nombreux Russes se sont lassés de Poutine dans les années 2000. La plupart des intellectuels considéraient son image d'homme fort comme une relique du passé, et les cas de corruption parmi les hauts responsables étaient nombreux. Poutine a répondu aux enquêtes menées sur son administration par une répression de la liberté d'expression. A la fin de son premier mandat, il avait pris le contrôle des trois principaux réseaux de télévision russes.
Au sein du ministère des Affaires étrangères, les premières mesures prises par Poutine n'ont pas suscité d'inquiétude. Il a nommé Lavrov à sa tête en 2004, une décision que nous avons applaudie. Lavrov était connu pour sa grande intelligence et son expérience diplomatique, ainsi que pour sa capacité à établir des relations durables avec des responsables étrangers. Poutine et Lavrov se montraient de plus en plus agressifs vis-à-vis de l'Otan, mais les changements de comportement étaient subtils. De nombreux diplomates ne l'ont pas compris, à commencer par moi.
Avec le recul, toutefois, il est clair que Moscou posait les bases du projet impérial de Poutine - en particulier en Ukraine. Le Kremlin a développé une obsession pour ce pays après la Révolution orange de 2004-2005, quand des centaines de milliers manifestants ont empêché le candidat favori de la Russie de devenir président au terme de ce qui a largement été considéré comme une élection truquée. Cette obsession s'est reflétée dans les principales émissions politiques russes, qui ont commencé à consacrer à l'Ukraine des sujets aux heures de grande écoute, évoquant d'une voix monocorde des autorités ukrainiennes supposément russophobes. Pendant les seize années qui ont suivi, jusqu'à l'invasion, les Russes ont entendu des journalistes décrire l'Ukraine comme un pays maléfique, contrôlé par les Etats-Unis et opprimant sa population russophone (Poutine semble incapable de croire que des pays peuvent sincèrement coopérer, et il pense que la plupart des alliés les plus proches de Washington, y compris les membres de l'Otan, sont en réalité ses marionnettes).
Dans l'intervalle, Poutine continuait de consolider son pouvoir sur la scène intérieure. La constitution du pays limitait les présidents à deux mandats successifs, mais en 2008, il a élaboré un projet lui permettant de préserver son contrôle : il soutiendrait la candidature présidentielle de son allié Dmitri Medvedev si celui-ci acceptait de le nommer Premier ministre. Les deux hommes ont respecté ce pacte, et au cours des premières semaines de la présidence Medvedev, ceux d'entre eux nous qui travaillaient au ministère des Affaires étrangères ne savaient auquel des deux hommes adresser leurs rapports. En tant que président, Medvedev était constitutionnellement en charge de la politique étrangère, mais chacun comprenait que Poutine tenait en coulisses les rênes du pouvoir.
Nous avons finalement transmis nos rapports à Medvedev. Cette décision fut l'un des nombreux événements qui m'ont fait penser que le nouveau président russe pourrait être davantage qu'un simple intérimaire. Medvedev entretenait des relations étroites avec le président américain Barack Obama, rencontrait des chefs d'entreprise américains et coopérait avec l'Occident même quand cela semblait se faire au détriment des intérêts russes. Lorsque des rebelles ont tenté de renverser le régime de Mouammar Kadhafi en Libye, le ministère de la Défense et des Affaires étrangères russe s'est opposé aux efforts de l'Otan pour établir une zone d'exclusion aérienne au-dessus du pays. Kadhafi entretenait historiquement de bons rapports avec Moscou, et notre pays avait investi dans le secteur pétrolier libyen : notre ministre ne voulait pas aider les rebelles à l'emporter. Pourtant, quand la France, le Liban et le Royaume-Uni, soutenus par les Etats-Unis, ont déposé devant le Conseil de sécurité des Nations unies une résolution instaurant une zone d'exclusion aérienne, Medvedev a décidé que la Russie s'abstiendrait plutôt que de mettre son veto (le désaccord de Poutine avec cette décision a été documenté).
Mais en 2011, Poutine a annoncé son intention de concourir à nouveau à l'élection présidentielle. Medvedev - à contrecoeur, semble-t-il - a cédé son poste et accepté celui de Premier ministre. Les libéraux étaient furieux, et beaucoup d'entre eux en ont appelé au boycott ou défendu l'idée que les Russes devaient délibérément annuler leur bulletin de vote. Ces opposants ne représentaient qu'une petite partie de la population russe : leur mécontentement n'entravait pas sérieusement les projets de Poutine. Mais même cette opposition réduite semblait rendre le Kremlin nerveux. Poutine s'est ainsi efforcé de renforcer la participation aux élections parlementaires de 2011 afin de donner aux résultats une apparence de légitimité - c'est l'un de ses efforts les plus précoces pour réduire l'espace politique séparant le peuple de sa domination. Cet effort s'est étendu au ministère des Affaires étrangères. Le Kremlin a confié à mon ambassade, comme à toutes les autres, la mission de faire voter les Russes installés à l'étranger.
Je travaillais alors en Mongolie. Le jour de l'élection, j'ai voté pour un parti non affilié à Poutine, par crainte qu'on donne ma voix à son parti, Russie Unie, au cas où je ne voterais pas. Mais ma femme, qui travaillait à l'ambassade en tant que responsable administrative en chef, a boycotté le scrutin. Elle faisait partie des trois seuls employés de l'ambassade à n'y avoir pas pris part.
Quelques jours plus tard, les dirigeants de l'ambassade ont consulté la liste des membres du personnel qui avaient voté aux élections. Une fois nommées, les deux autres personnes ont prétendu ne pas avoir été informées qu'elles devaient participer et ont promis de le faire lors des élections présidentielles à venir. Ma femme, cependant, a affirmé qu'elle ne voulait pas voter, soulignant qu'il s'agissait d'un droit constitutionnel. En représailles, l'adjoint de l'ambassade a organisé une campagne contre elle. Il lui a hurlé dessus, l'a accusée d'avoir enfreint la discipline et lui a dit qu'elle serait considérée comme "politiquement non fiable". Il l'a présentée comme une "complice" d'Alexis Navalny, leader en vue de l'opposition. Après le refus de ma femme de voter lors de l'élection présidentielle, l'ambassadeur l'a ignorée pendant une semaine. Son adjoint ne lui a pas adressé pas la parole pendant plus d'un mois.
L'embarras face à l'opération au Donbass
J'ai ensuite travaillé au département ministériel de non-prolifération et de contrôle des armes. Outre les questions liées aux armes de destruction massive, je devais me concentrer sur le contrôle des exportations : les régulations régentant l'échange international des biens et des technologies susceptibles d'être utilisés pour des buts militaires ou civils. Cette fonction m'a donné une vue précise des capacités militaires russes, au moment où le sujet prenait une importance nouvelle.
En mars 2014, la Russie annexait la Crimée et commençait à alimenter une insurrection dans le Donbass. Quand l'annexion a été annoncée, je me trouvais à la Conférence internationale du contrôle des exportations, à Dubaï. A la pause déjeuner, j'ai été approché par des collègues des anciennes républiques soviétiques, qui voulaient tous savoir ce qui se passait. Je leur ai dit la vérité : "Les gars, je n'en sais pas plus que vous". Ce n'était pas la dernière fois que Moscou prenait des décisions majeures de politique étrangère en laissant ses diplomates dans le noir.
Parmi mes collègues, les réactions à l'annexion de la Crimée ont été au pire mitigées, au mieux positives. L'Ukraine dérivait vers l'ouest, mais la province était l'un des rares endroits où la lecture historique falsifiée de Poutine avait quelque fondement : la péninsule de Crimée, transférée - au sein de l'Union Soviétique - de la Russie à l'Ukraine en 1954, était culturellement plus proche de Moscou que de Kiev (Le russe est la langue maternelle de plus de 75% de la population). Cette conquête, réalisée rapidement et sans effusion de sang, a suscité peu de protestations parmi nous et s'est révélée extrêmement populaire en Russie. Lavrov s'en est servi comme une tribune, blâmant dans un discours les "nationalistes radicaux" en Ukraine pour justifier l'attitude russe. Avec de nombreux collègues, nous pensions qu'il aurait été plus stratégique pour la Russie de faire de la Crimée un Etat indépendant, une décision que nous aurions pu vendre comme moins agressive. La subtilité, toutefois, ne fait pas partie des outils à la disposition de Poutine. Une Crimée indépendante ne lui aurait pas conféré la gloire de réunir les terres russes "traditionnelles".
Créer un mouvement séparatiste et occuper le Donbass, à l'est de l'Ukraine, était un vrai casse-tête. Ces initiatives, qui datent pour l'essentiel du premier tiers de 2014, n'ont pas suscité le même élan de soutien en Russie que l'annexion de la Crimée. Et elles ont provoqué une autre vague de réprobation internationale. L'opération russe mettait mal à l'aise beaucoup d'employés du ministère, mais personne n'a osé faire part de son embarras au Kremlin. Mes collègues et moi avons décidé que Poutine s'était emparé du Donbass pour distraire l'Ukraine, empêcher le pays de susciter une menace militaire sérieuse pour la Russie et lui faire cesser sa coopération avec l'Otan. Mais peu de diplomates, voire aucun, n'ont dit à Poutine qu'en encourageant les séparatistes, il avait en fait rapproché Kiev de son ennemi.
Efficacité des sanctions
Mon travail diplomatique auprès des délégations occidentales a continué après l'annexion de la Crimée et l'opération dans le Donbass. Parfois, il semblait inchangé. J'entretenais toujours des relations positives avec mes collègues des Etats-Unis et d'Europe, comme nous travaillions efficacement sur les questions de contrôle des armes. Des sanctions frappaient la Russie, mais elles n'avaient qu'un impact limité sur son économie. "Les sanctions sont un signe d'irritation, a affirmé Lavrov lors d'un entretien en 2014. Elles ne s'inscrivent pas dans une politique sérieuse."
Mais en tant qu'officiel en charge des exportations, je voyais les sérieuses répercussions des restrictions économiques sur le pays. L'industrie militaire russe dépendait largement de matériaux et de produits conçus en Occident. Elle utilisait les outils américains et européens pour réparer des drones et des moteurs. Elle confiait aux producteurs européens le soin de construire du matériel électronique résistant aux radiations, essentiel pour que les satellites officiels russes collectent du renseignement, communiquent et réalisent des frappes de précision. Les fabricants russes travaillaient avec des entreprises françaises pour obtenir les détecteurs nécessaires à nos avions. Même une partie du tissu utilisé dans les avions légers, comme les ballons météo, était fabriquée par des entreprises occidentales. Les sanctions ont brutalement empêché notre accès à ces produits et laissé notre armée plus faible que l'Occident ne le concevait. Mais même s'il était clair aux yeux de mon équipe que ces pertes affaiblissaient la Russie, la propagande du ministère contribuait à empêcher le Kremlin de s'en rendre compte. Les conséquences de cette ignorance éclatent aujourd'hui au grand jour en Ukraine : les sanctions sont l'une des raisons pour lesquelles l'invasion s'est révélée si difficile pour la Russie.
Ces capacités militaires diminuées n'ont pas empêché le ministère de devenir de plus en plus belliqueux. Lors de sommets ou de rencontres avec d'autres Etats, les diplomates russes passaient de plus en plus de temps à attaquer les Etats-Unis et leurs alliés. Mon équipe chargée de l'exportation tenait des réunions bilatérales, avec le Japon par exemple, consacrées à la coopération entre nos deux pays, et chacune d'entre elles ou presque servait d'occasion pour dire au Japon : "Rappelle-toi qui t'a bombardé avec l'arme nucléaire".
J'ai tenté de limiter la casse. Quand mes patrons rédigeaient des remarques ou des rapports agressifs, j'essayais de les convaincre d'adoucir leur ton, et je mettais en garde contre un langage guerrier et la référence perpétuelle à notre victoire sur les nazis. Mais la tonalité de nos déclarations, internes comme externes, est devenue de plus en plus virulente à mesure que nos chefs devenaient plus agressifs. La diplomatie russe avait pleinement renoué avec la propagande de type soviétique.
Le 4 mars 2018, l'ancien agent double Sergei Skripal et sa fille Yulia étaient empoisonnés, presque mortellement, à leur domicile au Royaume-Uni. Il n'a pas fallu plus de dix jours aux enquêteurs pour identifier la Russie comme la responsable. Au départ, je n'y croyais pas. Skripal, ancien espion russe, avait été condamné pour avoir divulgué des secrets d'Etat au gouvernement britannique, et envoyé en prison pour de longues années avant d'être libéré dans le cadre d'un échange d'espions. J'avais du mal à comprendre pourquoi il représentait encore un intérêt à nos yeux. Si Moscou avait voulu l'éliminer, il aurait pu le faire tuer alors qu'il se trouvait encore en Russie.
Ma méfiance s'est avérée utile. Mon département était responsable des questions liées aux armes chimiques : nous avons passé beaucoup de temps à affirmer que la Russie n'était pas responsable de l'empoisonnement - ce que je faisais de bonne foi. Mais plus le ministère des Affaires étrangères niait toute responsabilité, moins j'étais convaincu. L'empoisonnement, affirmions-nous, n'avait pas été réalisé par la Russie mais par des autorités britanniques supposément russophobes, désireuses d'entacher notre réputation internationale. Le Royaume-Uni n'avait bien sûr aucune raison de vouloir la mort de Skripal : les affirmations de Moscou ressemblaient moins à de réels arguments qu'à une tentative de détourner l'attention de la Russie - une visée permanente de la propagande du Kremlin. Au bout du compte, je devais accepter la vérité : les empoisonnements étaient un crime perpétré par les autorités russes.
Propagande de plus en plus farfelue
Beaucoup de Russes continuent à nier la responsabilité de Moscou. Je sais qu'il peut être difficile d'admettre que son propre pays est gouverné par des criminels qui tuent par vengeance. Mais les mensonges russes n'ont pas convaincu les autres pays, qui ont fermement repoussé une résolution russe devant l'Organisation pour l'Interdiction des Armes Chimiques (OIAC) visant à faire avorter son important projet d'enquête intergouvernemental sur l'attaque. Seuls l'Algérie, l'Azerbaïdjan, la Chine, l'Iran et le Soudan se sont rangés du côté de Moscou. Bien sûr, l'enquête aurait conclu que les Skripal avaient été empoisonnés au Novichok, un agent neurotoxique de fabrication russe.
Les délégués russes auraient pu honnêtement communiquer cette défaite à leurs supérieurs. A la place, ils ont fait l'inverse. A mon retour à Moscou, j'ai lu de longs rapports, rédigés par la délégation russe à l'OIAC, sur la façon dont celle-ci avait triomphé des nombreuses initiatives "anti-russes", "absurdes" et "sans fondement" des Etats occidentaux. Le rejet de la résolution russe était souvent réduit à une seule phrase.
Au début, je me contentais de rouler des yeux devant ces rapports. Mais j'ai vite remarqué qu'ils étaient pris au sérieux aux plus hauts niveaux du ministère. Les diplomates qui écrivaient de telles fictions recevaient les applaudissements de leurs chefs et voyaient leur carrière progresser. Moscou voulait qu'on lui dise ce qu'il espérait être vrai, et non ce qui se passait réellement. Les ambassadeurs du monde entier ont compris le message et ont surenchéri en envoyant les câbles les plus exagérés.
La propagande est devenue encore plus farfelue après l'empoisonnement de Navalny au Novichok en août 2020. Les câbles m'ont laissé pantois. L'un d'eux qualifiait les diplomates occidentaux de "bêtes de proie traquées". Un autre s'épanchait sur "la gravité et l'incontestabilité de nos arguments". Un troisième évoquait la façon dont les diplomates russes ont "facilement étouffé dans l'oeuf" les "pitoyables tentatives d'élever la voix" des Occidentaux.
Ce comportement était à la fois non-professionnel et dangereux. Un ministère des Affaires étrangères sain est censé fournir aux dirigeants une vision sans fard du monde afin qu'ils puissent prendre des décisions en connaissance de cause. Mais même si les diplomates russes voulaient évoquer des faits gênants dans leurs rapports, de peur que leurs superviseurs ne découvrent une omission, ils enterraient ces morceaux de vérité sous des montagnes de propagande. Un câble de 2021 aurait pu comporter une ligne expliquant, par exemple, que l'armée ukrainienne était plus forte qu'en 2014. Mais cet aveu n'aurait été fait qu'après un long éloge des puissantes forces armées russes.
La déconnexion de la réalité est devenue encore plus extrême en janvier 2022, lorsque des diplomates américains et russes se sont rencontrés à la mission américaine de l'ONU à Genève pour discuter d'un traité proposé par Moscou pour remanier l'Otan. Le ministère des Affaires étrangères se focalisait de plus en plus sur les dangers supposés du bloc de sécurité occidental, et les troupes russes se massaient à la frontière ukrainienne. J'ai servi d'agent de liaison pour la réunion - j'étais chargé de fournir de l'aide si notre délégation avait besoin de quoi que ce soit de la part de la mission locale de la Russie - et j'ai reçu une copie de notre proposition. Elle était ahurissante, remplie de dispositions qui seraient clairement inacceptables pour l'Occident, comme l'exigence que l'Otan retire toutes les troupes et les armes des Etats qui ont adhéré après 1997, ce qui inclut la Bulgarie, la République tchèque, la Pologne et les Etats baltes.
J'ai supposé que son auteur préparait le terrain pour la guerre ou qu'il n'avait aucune idée du fonctionnement des Etats-Unis ou de l'Europe - ou les deux. J'ai discuté avec nos délégués pendant les pauses-café, et ils semblaient eux aussi perplexes. J'ai interrogé mon superviseur à ce sujet, et lui aussi était déconcerté. Personne ne pouvait comprendre comment nous pouvions nous rendre aux Etats-Unis avec un document qui exigeait, entre autres, que l'Otan ferme définitivement sa porte aux nouveaux membres. Finalement, nous avons appris l'origine du document : il venait directement du Kremlin. Il ne devait donc pas être remis en question.
J'espérais toujours que mes collègues exprimeraient en privé leur inquiétude, plutôt que leur simple confusion, à propos de ce que nous faisions. Mais beaucoup m'ont dit qu'ils étaient parfaitement satisfaits d'accepter les mensonges du Kremlin. Pour certains, c'était une façon de se décharger de toute responsabilité quant aux actions de la Russie ; ils pouvaient ainsi justifier leur comportement en se disant à eux-mêmes et aux autres qu'ils ne faisaient que suivre les ordres. Ceci, je l'ai compris. Ce qui était plus troublant, est que beaucoup s'enorgueillissaient de notre comportement de plus en plus belliqueux. Plusieurs fois, lorsque je mettais en garde mes collègues sur la radicalité de leurs actions, ils répondaient en brandissant notre force nucléaire. "Nous sommes une grande puissance", m'a dit une personne. Les autres pays, a-t-il poursuivi, "doivent faire ce que nous disons".
Même après le sommet de janvier, je ne croyais pas que Poutine déclencherait une guerre totale. L'Ukraine de 2022 était clairement plus unie et occidentalisée qu'elle ne l'était en 2014. Personne n'accueillerait les Russes avec des fleurs. Les déclarations très combatives de l'Occident au sujet d'une potentielle invasion russe indiquaient clairement que les Etats-Unis et l'Europe réagiraient fortement. L'époque où je travaillais dans l'armement et les exportations m'avait appris que l'armée russe n'avait pas la capacité d'envahir son plus grand voisin européen et que, à part la Biélorussie, aucun Etat extérieur ne nous offrirait un soutien significatif. Je me suis dit que Poutine devait aussi le savoir, malgré tous les béni-oui-oui qui l'ont protégé de la vérité.
Armes biologiques inexistantes de l'Ukraine
L'invasion a rendu ma décision de partir éthiquement simple. Mais la logistique était encore difficile. Ma femme me rendait visite à Genève lorsque la guerre a éclaté - elle venait de quitter son emploi dans une association industrielle basée à Moscou - mais le fait de démissionner publiquement signifiait que ni elle ni moi ne serions en sécurité en Russie. Nous avons donc convenu qu'elle retournerait à Moscou pour récupérer notre chaton avant que je ne remette les documents. Le processus s'est avéré complexe et a duré trois mois. Le chat, auparavant errant, devait être stérilisé et vacciné avant que nous puissions l'emmener en Suisse, et l'Union européenne a rapidement interdit les avions russes. Pour revenir de Moscou à Genève, ma femme a dû prendre trois vols, deux taxis et traverser deux fois la frontière lituanienne - à chaque fois à pied.

Un lance-roquettes multiple de type Ouragan russe détruit dans le sud de l'Ukraine, le 9 octobre 2022
© / afp.com/Dimitar DILKOFF
Pendant ce temps, j'ai vu mes collègues se soumettre aux objectifs de Poutine. Dans les premiers jours de la guerre, la plupart rayonnaient de fierté. "Enfin !" s'exclama l'un d'eux. "Maintenant, nous allons montrer aux Américains ! Maintenant, ils savent qui est le patron." En quelques semaines, lorsqu'il est devenu évident que la guerre éclair contre Kiev avait échoué, la rhétorique est devenue plus sombre mais pas moins belliqueuse. Un responsable, expert respecté en matière de missiles balistiques, m'a dit que la Russie devait "envoyer une ogive nucléaire dans une banlieue de Washington". Il a ajouté : "Les Américains chieront dans leur pantalon et se précipiteront pour implorer la paix". Il avait l'air de plaisanter en partie. Mais les Russes ont tendance à penser que les Américains sont trop dorlotés pour risquer leur vie pour quoi que ce soit. Lorsque j'ai fait remarquer qu'une attaque nucléaire inviterait à des représailles catastrophiques, il s'est moqué : "Non, ce ne serait pas le cas."
Quelques dizaines de diplomates ont sans doute discrètement quitté le ministère (Jusqu'à présent, je suis le seul à avoir publiquement rompu avec Moscou). Mais la plupart des collègues que je considérais comme raisonnables et intelligents sont restés. "Que pouvons-nous faire ?" a demandé l'un d'eux. "Nous sommes des petites gens." Il avait renoncé à raisonner par lui-même. "Ceux qui sont à Moscou savent mieux que nous", a-t-il ajouté. D'autres ont reconnu la folie de la situation dans des conversations privées. Mais cela ne se reflétait pas dans leur travail. Ils ont continué à cracher des mensonges sur l'agression ukrainienne. J'ai vu des rapports quotidiens qui mentionnaient les armes biologiques inexistantes de l'Ukraine. Je me suis promené dans notre bâtiment - qui n'était en fait qu'un long couloir avec des bureaux privés pour chaque diplomate - et j'ai remarqué que même certains de mes collègues les plus intelligents avaient de la propagande russe qui passait sur leurs téléviseurs toute la journée. C'était comme s'ils essayaient de s'endoctriner.
La nature de tous nos emplois a inévitablement changé. D'une part, les relations avec les diplomates occidentaux se sont effondrées. Nous avons cessé de discuter de presque tout avec eux ; certains de mes collègues européens ont même arrêté de nous saluer lorsque nous nous croisions sur le campus des Nations unies à Genève. Au lieu de cela, nous nous sommes concentrés sur nos contacts avec la Chine, qui a exprimé sa "compréhension" des préoccupations de la Russie en matière de sécurité, mais s'est gardée de tout commentaire sur la guerre. Nous avons également passé plus de temps à travailler avec les autres membres de l'Organisation du traité de sécurité collective - Arménie, Biélorussie, Kazakhstan, Kirghizistan et Tadjikistan - un bloc d'Etats fracturé que mes chefs aimaient qualifier d'Otan de la Russie. Après l'invasion, mon équipe a tenu des consultations à répétition avec ces pays qui étaient axées sur les armes biologiques et nucléaires, mais nous n'avons pas parlé de la guerre. Lorsque j'ai évoqué avec un diplomate d'Asie centrale des supposés laboratoires d'armes biologiques en Ukraine, il a qualifié cette hypothèse de ridicule. J'étais d'accord.
Quelques semaines plus tard, j'ai remis ma démission. Enfin, je n'étais plus complice d'un système qui croyait avoir le droit divin d'assujettir son voisin. Au cours de la guerre, les dirigeants occidentaux ont pleinement pris conscience des défaillances de l'armée russe. Mais ils ne semblent pas comprendre que la politique étrangère russe est tout aussi défaillante. De nombreux responsables européens ont plaidé pour la négociation d'un accord mettant fin à la guerre en Ukraine, et si leurs pays en ont assez de supporter les coûts énergétiques et économiques liés au soutien de Kiev, ils pourraient faire pression sur l'Ukraine pour qu'elle passe un accord. L'Occident pourrait être particulièrement tenté de pousser Kiev à demander la paix si Poutine menace agressivement d'utiliser des armes nucléaires.
Mais tant que Poutine sera au pouvoir, l'Ukraine n'aura personne à Moscou avec qui véritablement négocier. Le ministère des Affaires étrangères ne sera pas un interlocuteur fiable, ni aucun autre appareil gouvernemental russe. Ils sont tous des extensions de Poutine et de son agenda impérial. Tout cessez-le-feu ne fera que donner à la Russie une chance de se réarmer avant de réattaquer.
Il n'y a qu'une seule chose qui puisse vraiment arrêter Poutine, et c'est une débâcle complète. Le Kremlin peut mentir aux Russes autant qu'il le veut, et il peut ordonner à ses diplomates de mentir à tous les autres. Mais les soldats ukrainiens ne prêtent aucune attention à la télévision d'Etat russe. Et il est devenu évident que les défaites de la Russie ne peuvent pas toujours être dissimulées au public russe lorsque, en l'espace de quelques jours en septembre, les Ukrainiens ont réussi à reprendre la quasi-totalité de la province de Kharkiv. En réaction, les experts de la télévision russe ont déploré ces pertes. Sur Internet, des commentateurs russes bellicistes ont directement critiqué le président. "Vous organisez une fête d'un milliard de roubles", a écrit l'un d'entre eux dans un message largement diffusé, se moquant de Poutine qui présidait l'inauguration d'une grande roue alors que les forces russes battaient en retraite. "Qu'est-ce qui ne va pas chez toi ?"
Poutine a répondu à la perte - et à ses critiques - en enrôlant un grand nombre de personnes dans l'armée (Moscou affirme qu'il procède à la conscription de 300 000 hommes, mais le chiffre réel pourrait être plus élevé). Mais à long terme, la conscription ne résoudra pas ses problèmes. Les forces armées russes souffrent d'un piètre moral et d'un équipement de mauvaise qualité, des problèmes que la mobilisation ne peut résoudre. Avec un soutien occidental à grande échelle, l'armée ukrainienne peut infliger des défaites plus graves aux troupes russes, les forçant à se retirer d'autres territoires. Il est possible que l'Ukraine finisse par vaincre les soldats russes dans les parties du Donbass où les deux camps se battent depuis 2014.
Si cela devait arriver, Poutine se retrouverait dans une impasse. Il pourrait répondre à la défaite par une attaque nucléaire. Mais le président russe aime sa vie luxueuse et devrait reconnaître que l'utilisation d'armes nucléaires pourrait déclencher une guerre qui le tuerait lui-même (s'il ne le sait pas, ses subordonnés éviteront, on l'espère, de suivre un ordre aussi suicidaire). Poutine pourrait ordonner une mobilisation générale - en enrôlant presque tous les jeunes hommes de Russie - mais il est peu probable que cela offre plus qu'un répit temporaire, et plus il y aura de morts russes dans les combats, plus le mécontentement de l'opinion sera grand. Il se peut que Poutine finisse par se retirer et que les propagandistes russes blâment son entourage pour cette défaite embarrassante, comme certains l'ont fait après les pertes subies à Kharkiv. Mais cela pourrait pousser Poutine à faire une purge parmi ses associés, rendant dangereux pour ses alliés les plus proches de continuer à le soutenir. Le résultat pourrait être la première révolution de palais de Moscou depuis le renversement de Nikita Khrouchtchev en 1964.
La Russie aura besoin d'une aide financière après sa défaite
Si Poutine est chassé du pouvoir, l'avenir de la Russie sera profondément incertain. Il est tout à fait possible que son successeur tente de poursuivre la guerre, d'autant que les principaux conseillers de Poutine sont issus des services de sécurité. Mais personne en Russie n'a sa stature, et le pays entrera probablement dans une période de turbulences politiques. Il pourrait même sombrer dans le chaos.
Les analystes extérieurs pourraient se réjouir de voir la Russie traverser une crise nationale majeure. Mais ils devraient réfléchir à deux fois avant d'encourager l'implosion du pays, et pas seulement parce que cela laisserait l'énorme arsenal nucléaire russe entre des mains incertaines. La plupart des Russes sont dans des dispositions d'esprit délicates, provoqué par la pauvreté et d'énormes doses de propagande qui sèment la haine, la peur et un sentiment simultané de supériorité et d'impuissance. Si le pays s'effondre ou connaît un cataclysme économique et politique, cela les poussera à bout. Les Russes pourraient s'unir derrière un leader encore plus belliqueux que Poutine, provoquant une guerre civile, davantage d'agressions extérieures, ou les deux.
Si l'Ukraine gagne et que Poutine tombe, la meilleure chose que l'Occident puisse faire n'est pas d'infliger une humiliation. C'est plutôt le contraire : apporter son soutien. Cela peut sembler contre-intuitif ou déplaisant. Et toute aide devrait être fortement conditionnée à une réforme politique. Mais la Russie aura besoin d'une aide financière après sa défaite, et en offrant un financement substantiel, les Etats-Unis et l'Europe pourraient en tirer profit dans la lutte pour le pouvoir post-Poutine. Ils pourraient, par exemple, aider l'un des technocrates économiques respectés de la Russie à devenir le dirigeant par intérim et aider les forces démocratiques du pays à construire leur pouvoir.
L'octroi d'une aide permettrait également à l'Occident d'éviter de répéter son comportement des années 1990, lorsque les Russes se sont sentis escroqués par les Etats-Unis, et permettrait à la population d'accepter plus facilement la perte de son empire. La Russie pourrait alors se doter d'une nouvelle politique étrangère, menée par une classe de diplomates véritablement professionnels. Ils pourraient enfin réaliser ce dont la génération actuelle de diplomates n'a pas été capable : faire de la Russie un partenaire mondial responsable et honnête.
*Boris Bondarev a été diplomate au ministère russe des Affaires étrangères de 2002 à 2022. Il a démissionné en mai pour protester contre l'invasion de l'Ukraine. Cet article vient de paraître en version originale dans la revue Foreign Affairs. © 2022 Foreign Affairs. Distributed by Tribune Content Agency.
