Ils se collent les mains au bitume avec de la glu et jettent de la soupe sur des toiles de maître... Préemptée par la gauche depuis les années 1970, l'écologie a tourné à l'idéologie. Ainsi, ce ne sont pas tant les écologistes qui se sont tiré une balle dans le pied que l'écologie elle-même en son inspiration originelle et la cause qu'elle prétend défendre (la nature, c'est-à-dire la faune, la flore, mais non moins l'habitat humain) comme coexistence de l'ensemble des espèces vivantes.
Etre écologiste, c'est être accessible à la fragilité de ce qui est, à la vulnérabilité du donné, et aux menaces qui pèsent sur l'être. L'écologie est donc dans son essence et son inspiration conservatrice. Or, la gauche est d'abord en rébellion contre le monde tel qu'il est et tel qu'il va. Elle regarde du côté du mouvement, du changement et dans les pires moments de son histoire, s'enivre de faire table rase du passé. "Empêcher le monde de se défaire", selon les mots de Camus, n'est pas la bannière sous laquelle elle se placera.
Autre point capital : la gauche se plaît dans le domaine des idées générales et des grands schèmes d'explication binaires (riches contre pauvres ; dominants contre dominés ; oppresseurs contre victimes). Pourtant, l'écologie devrait nous rapatrier sur terre, dans le monde concret, complexe des êtres et des choses, le monde des réalités particulières.
LIRE AUSSI >>
Aujourd'hui, l'écologie la plus sonore, telle qu'elle s'incarne politiquement au sein d'Europe Ecologie Les Verts (EELV) ou même chez Anne Hidalgo, mais aussi dans les milieux associatifs - ces groupuscules qui foisonnent à travers l'Europe et font voeu de désobéissance civile - est d'abord une branche, avec le féminisme, le genre, la cause LGBT, le décolonialisme, de l'idéologie woke. La nature, les animaux, ne sont qu'un alibi : leur croisade est d'abord tournée contre l'homme blanc occidental. Celui-ci se trouverait au carrefour, à l'intersection de toutes les dominations : il n'aurait d'autre passion que d'assujettir tout ce qui n'est pas à son image : les femmes, les homosexuels et autres minorités, et donc les bêtes et la nature.
C'est pourquoi on se trompe en regardant Sandrine Rousseau comme une figure outrancière, excessive de l'écologie militante. Elle en est au contraire la figure achevée, une synthèse comme dirait Michel Audiard. Sandrine Rousseau l'explique très bien : elle s'est convertie à l'écoféminisme le jour où elle a eu pour ainsi dire la révélation de ce que les femmes comme la nature seraient "victimes" d'un même "prédateur", c'est-à-dire l'homme blanc. D'où le terme qu'elle tente d'imposer dans le débat public en lieu et place d'anthropocène, qui incrimine l'humanité entière, celui d'androcène qui ne vise que l'homme. Certes, elle n'a pas encore forgé le néologisme qui lui permettra d'accuser l'homme blanc et lui seul mais enfin, ce n'est peut-être qu'une question de temps. Avis à imagination fertile ! L'écologie est ainsi reléguée au second plan ; elle n'est qu'une raison de plus de mener croisade contre l'Occident et sa prétendue figure titulaire, l'homme.
La droite a délaissé la question écologique
Mais si l'écologie a été ainsi préemptée par la gauche, c'est aussi que la droite a délaissé la question alors que philosophiquement, elle est autrement outillée. Et pourtant, il appartient à Georges Pompidou (qui ne doit pas pour autant être exonéré de ses responsabilités dans les offenses faites à la ville de Paris) de prononcer en 1970 à Chicago, un discours tout à fait remarquable intitulé "La Crise des civilisations" dans lequel il atteste une conscience très vive des menaces qui commençaient alors de peser sur ces "biens élémentaires" que sont "l'air et l'eau". On oublie aussi qu'il lui revient également d'instituer le premier ministère de la Protection de la nature et de l'environnement en 1971. Mais la droite glissera toujours davantage vers un libéralisme effréné, refusera de s'assumer comme conservatrice et délaissera la question écologique.
Ce dont la nature a besoin, ce n'est pas d'un être humain qui bat sa coulpe et regarde ses propres activités, c'est-à-dire son souci et son art de domestiquer une nature qui ne lui est pas spontanément amicale, de la rendre féconde, comme coupables. La dégradation de la nature, son épuisement, n'est pas la seule vérité de l'Occident, mais l'indice d'une déchirure dans son histoire, celle de ce que Bertrand de Jouvenel appelait magnifiquement "un pacte millénaire que l'homme avait conclu avec la Terre". La révolution industrielle est venue interrompre le long commerce d'"amitié" que l'humaine nature, depuis la révolution néolithique, "avait appris à nouer avec son environnement, avec les eaux, les bois, les plantes, les bêtes, domestiques ou sauvages", écrivait l'auteur d'Arcadie. La nature a besoin que l'homme se mette à son écoute et travaille de concert avec elle. Qu'il ne la considère pas simplement comme de la matière à sa disposition, mais bien comme du vivant, et par conséquent, qu'il l'approche avec attention, scrupule, tact, tourment... Telles sont pour moi les dispositions qui qualifient et distinguent une conscience écologiste.
L'écologie est d'abord une manière d'être et c'est pourquoi il est proprement aberrant de jouer, de dresser la culture contre la nature, à l'image des activistes écologistes investissant aujourd'hui les musées : l'une comme l'autre sont éminemment fragiles et mortelles et ensemble elles doivent beaucoup compter sur cet être capable de prendre soin de ce qui lui est confié, à savoir l'homme.
C'est pourquoi on n'implante pas des éoliennes au mépris des paysages façonnés et légués par ceux qui nous ont précédés et donnent à notre pays sa physionomie ; c'est pourquoi on ne vandalise pas des oeuvres d'art pour punir les hommes de leur prétendue inaction ; c'est pourquoi on ne massacre pas la langue en la féminisant, en la rendant inclusive - première des mesures prises par les élus écologistes aux lendemains de leur victoire aux élections municipales de 2020 -, en parlant la novlangue managériale et technocratique. En tombant dans ces écueils, les écologistes se comportent ainsi en véritables éléphants dans le magasin de porcelaine qu'est notre héritage civilisationnel.
Loin de rompre avec la logique de la modernité que résume l'injonction de Descartes : "se rendre comme maître et possesseur de la nature", les écologistes l'étendent à, ou plutôt l'importent, dans la culture.
