Ni catastrophiste ni béatement optimiste, le politologue Arnaud Lacheret publie une enquête démontrant que l'intégration des immigrés en France n'a rien d'un mot fantasmatique, à condition de changer radicalement la manière de la concevoir. Ce docteur en sciences politiques basé à Bahreïn et qui fut pendant plusieurs années membre du cabinet du maire LR de Rillieux-la-Pape, près de Lyon, s'était déjà fait remarquer par ses deux précédents ouvrages, La femme est l'avenir du Golfe et Les territoires gagnés de la République ( Le bord de l'eau). Son nouvel essai publié dans la même maison d'édition, Femmes, musulmanes, cadres, une intégration à la française analyse le parcours d'une trentaine d'entre elles, âgées de 37 ans en moyenne. L'une est avocate, l'autre PDG d'une PME, une troisième cadre administrative. On trouve aussi une chimiste, une journaliste, une étudiante. Toutes ces femmes d'origine maghrébine ont servi d'exemple pour leurs proches. Mais, dans les années 90, la mécanique s'est enrayée. La faute à une approche survalorisant les origines culturelles des descendants d'immigrés au détriment des codes de la société française, selon Arnaud Lacheret.

L'intégration n'est pas un mirage, la preuve, elle a réussi par le passé, et des chiffres en témoignent, écrivez-vous. A quelles statistiques vous référez-vous ?

L'enquête "Trajectoires et origines " de l'Ined permet en effet de constater qu'en termes de catégorie socioprofessionnelle, il y a non seulement un réel rattrapage entre les enfants d'immigrés et la population majoritaire en une seule génération, mais aussi entre immigrés d'Afrique du Nord et immigrés européens. 1% des descendants d'Algériens déclarent que leur père était cadre et 73% ouvrier, on peut les comparer avec les Portugais qui déclarent leur père cadre pour 1% et ouvrier pour 78%. Les enfants de ces immigrés algériens (deuxième génération) sont à 8% des cadres et à 30% des ouvriers pour les Algériens - 9% et 28% pour les Portugais, en d'autres termes, il n'y a pas de différence significative. On peut faire la même comparaison avec les Tunisiens, Marocains.

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Ces chiffres sont la preuve que l'intégration a bien eu lieu. Et c'est justement parce qu'elle a eu lieu qu'on ne la voit pas. On ne remarque pas la directrice de l'agence banque BNP du coin d'origine maghrébine, parce qu'elle est une Française comme les autres.

Les parents des jeunes femmes musulmanes que vous avez interrogées sont arrivés en France dans les années 60. Le message qu'ils adressaient à leur fille était clair : "fais des études et n'attire pas l'attention". Cette volonté de discrétion a-t-elle été la clé de l'intégration, selon vous ?

Pour ces parents qui étaient dans leur grande majorité d'extraction sociale très basse et dont le père travaillait à l'usine, les études étaient la condition de la réussite. Ils ont poussé leurs enfants dans ce sens. Sachant très bien qu'ils n'avaient pas les codes pour les accompagner, ils ont incité leurs filles à fréquenter leurs camarades Français et pas seulement ceux de leur origine. Celles-ci ont tout de même dû négocier avec leur père pour sortir du quartier, aller étudier dans une autre ville, ne pas suivre forcément la filière qui paraissait la seule convenable à leurs parents.

Et finalement, un retournement s'est opéré : ce sont elles qui ont intégré leurs parents, lesquels en sont venus à accepter des choses qui leur semblaient inacceptables auparavant, comme un mariage avec un non Maghrébin. Ces femmes sont aussi devenues des micromodèles pour le quartier, la famille, leur cercle amical. Elles ont toutes été un exemple. Hélas, cette transmission ne s'opère plus.

Leur intégration tenait un peu du bricolage, dites-vous.

Oui, parce qu'il n'y avait pas de vraie politique d'intégration. La France ne s'est posé la question de l'insertion de ces populations qu'à partir des grandes grèves de 1982-83 dans l'industrie automobile - où travaillaient beaucoup ces immigrés maghrébins. Ces travailleurs demandaient des hausses de salaires, des salles de prière. Et là, la gauche au pouvoir a mal compris le message : elle a pensé qu'ils réclamaient une reconnaissance de leur différence, alors qu'eux voulaient précisément l'inverse : être traités comme les autres Français. En choisissant de valoriser leur origine, de mettre en avant l'héritage des grands-parents, donc de les ramener à leur provenance étrangère, les pouvoirs publics ont emprunté une voie qui ne pouvait que mener à l'impasse.

Vous pensez qu'il aurait fallu adopter un modèle "assimilationniste" ?

Adopter certains codes ne veut pas dire être "assimilé" ; en revanche, cela permet de ne pas être considéré comme posant un problème "identitaire" et être rejeté de ce fait par le reste de la population. Il ne s'agit évidemment pas de dire, comme un certain candidat putatif à la présidentielle, que tous les immigrés doivent adopter un prénom français pour s'intégrer. On voit bien qu'après deux générations, les prénoms des enfants évoluent : des prénoms comme Nour, Noah, Hana, Sarah, Souad ou Elias n'évoquent pas du tout seulement l'Algérie ou le Maghreb, ils sont internationaux, hybrides.

La contrainte hystérise les comportements et incite au séparatisme en retour. Mais ce que je constate, c'est que si, en soi, cibler les petits Mohammed ou les petites Fatima en leur proposant des activités et des apprentissages reliés à leur culture d'origine tel que la langue arabe peut se justifier, l'accumulation de ces actions freine l'intégration.

L'enseignement de l'arabe à l'école ne permet-il pas aux enfants de faire le pont entre ces deux mondes que sont la famille, où l'on ne parle parfois pas français, et l'école, comme le souligne la pédopsychiatre Marie-Rose Moro ?

En soi, oui, sans doute. Mais je le répète, ce qui ne va pas, c'est la démarche globale. Lorsque, dans un quartier, toutes les activités culturelles sont conçues - avec la meilleure intention du monde - sous le prisme de l'origine parce qu'on s'imagine que les habitants en seront plus friands ; lorsque, dans un centre social, on vous propose de faire connaissance autour d'un plat censé matérialiser vos racines, cela revient à dépenser beaucoup d'argent pour finalement renforcer la différence de ces publics avec le reste de la population. Les Italiens, les Portugais, n'ont pas eu besoin de ces dispositifs pour se rattacher à leur culture et il n'y a pas de raison pour que les Nord-Africains en aient davantage besoin.

Le passage à la deuxième génération d'immigrés n'a-t-il pas aussi changé la donne ? Être discret pour se faire accepter se comprend lorsqu'on est étranger, mais lorsqu'on est né sur le sol national, que l'on est donc Français, le retour aux racines semble assez logique.

Il n'est pas négatif en soi, en effet. S'intéresser aux origines de ses grands-parents est sain et les femmes interrogées le disent sans aucun complexe. Le problème surgit lorsque les politiques d'intégration en France se proposent d'accompagner culturellement ce retour alors que celui-ci devrait constituer une démarche volontaire qui, si elle est faite dans un bon esprit, apporte un vrai enrichissement.

Là où votre constat est encore plus surprenant, c'est lorsque vous estimez que la puissance publique fait fausse route en se focalisant sur l'amélioration de l'offre dans les quartiers, en matière d'urbanisme, de services, de réseau scolaire... Expliquez-nous.

L'une de mes témoins a cette phrase, très significative : "le ghetto, on a tout fait pour que j'en sorte pas". Pour acquérir les codes de la société d'accueil, il faut aller au contact. Sortir de son quartier. La politique de la ville a la logique inverse : elle veut rendre le ghetto de plus en plus habitable, donc elle le suréquipe en bibliothèques, théâtre, cinéma, centre commercial...

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Lorsque j'étais au cabinet du maire de Rillieux-la-Pape, une ville de la proche banlieue lyonnaise classée en zone prioritaire, je voyais bien que les habitants n'allaient souvent jamais à Lyon : ils n'avaient pas ce besoin, ils avaient tout à portée de la main. Il faut investir de l'argent dans ces banlieues, mais on passe à côté de l'objectif quand la sortie scolaire se fait systématiquement à la médiathèque du quartier. L'offre de transports s'améliore, c'est vrai, mais elle est souvent partielle - on crée une ligne de RER sans penser métro ni tramway - et elle est surtout pensée pour faciliter les déplacements professionnels, alors qu'il faudrait que s'installe dès l'école le réflexe de fréquenter la grande ville d'à côté.

Ceux qui dressent un constat d'échec en alléguant qu'on a tout fait pour intégrer ces populations sont sincères. Mais comment peut-il en être autrement lorsqu'on laisse une population se concentrer ethniquement, socialement et religieusement au même endroit ? Même pour aller à l'agence Pôle emploi, on reste entre soi ! Les jeunes de la banlieue parisienne qui n'ont vécu qu'entre eux se sentent plus étrangers et vus comme tels à Paris qu'un provincial monté dans la capitale. Et lorsqu'il faut trouver un emploi, le recruteur aura plutôt tendance à choisir quelqu'un qui partage ses codes sociaux plutôt qu'un autre qui parle fort, a des écarts de langage, etc.

Vous reprochez à certaines "forces" d'utiliser politiquement cet échec. A qui pensez-vous ?

Aux militants décoloniaux et intersectionnels, qui promeuvent très clairement la culture de la différence et du groupe par rapport à celle de la société. Cela conduit à freiner toute velléité d'intégration. A quoi bon faire un effort pour s'intégrer au sein d'une société qui rejetterait l'étranger de manière systémique et dont tous les rouages viseraient à le reléguer ? Ces militants sont d'autant plus écoutés que s'est ajoutée, depuis le 11 septembre 2001, la question religieuse : on est passé du racisme anti-arabe à l'amalgame Arabes-musulmans et islam-islamisme.

Les parents des femmes que j'ai interrogées pratiquaient un islam du Maghreb des années 70 très éloigné de celui, rigoriste, des Saoudiens pour ne citer que cet exemple qui s'est imposé ensuite dans le monde arabe et en Europe ; il s'agissait d'un islam plutôt culturel, souvent soufi. Ce qui était pour elles le plus pesant n'était pas la religion mais la culture patriarcale nord-africaine, même si cette tutelle-là les a aussi préparées à se battre, et donc à faire face aux combats qu'elles ont dû livrer ensuite : la place de l'homme - père, frères -, les mères qui éduquent leurs filles dans cette tradition de l'inégalité des sexes, les mariages arrangés... Le frein islamique n'est arrivé qu'après, expliquent-elles.

Comment ces musulmanes aujourd'hui très bien intégrées perçoivent-elles les débats autour du voile ?

J'avoue avoir très surpris de constater que, si presque toutes reconnaissent l'imprégnation islamiste dans les quartiers, elles sont agacées lorsque je leur pose la question, et interprètent aussi le voile, qu'aucune d'elles ne porte, comme une réaction.

A quoi ?

Tout en ne se sentant pas concernées, elles se sentent obligées de répondre en mobilisant des arguments souvent décousus qui semblent les conduire vers la mise en cause de la société, du pays d'accueil et de sa difficulté à tolérer les musulmans. Elles estiment que stigmatiser les musulmanes voilées ne sert qu'à renforcer leur détermination à porter le voile, que les injonctions sont elles aussi contre-productives...

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Etonnamment encore, elles louvoient aussi sur le sujet de la polygamie, puisqu'elles ne la condamnent pas sur le principe.

Oui, parce que, même si elles ne sont pas pratiquantes, ou très peu, elles conservent un réel attachement au Coran. Elles ont adopté ce que j'appelle l'islam du choix : on retient une pratique religieuse qui ne conditionne pas sa vie privée, mais on ne rejette pas le texte, simplement, on l'interprète et on le recontextualise. C'est ce qu'elles font pour les versets évoquant la polygamie : elles pensent que ce n'est pas adapté à leur situation personnelle ou à la société, mais cela reste dans le texte et conserve un caractère sacré ou intouchable.

De quelle manière ces témoignages peuvent-ils aider à repenser l'intégration ?

Les débats identitaires actuels posent mal le problème. Comprendre les schémas que ces femmes ont empruntés, valoriser ces exemples de réussite peut nous être très utile pour redéfinir ce que signifie être un Français d'origine étrangère. Mais cela implique, au fond, de réformer toute la philosophie politique de l'intégration. L'Education nationale, les centres sociaux, doivent cesser de considérer les enfants de la 3ème génération comme des Français d'origine étrangère.

Les parents de ces jeunes sont nés en France ! Quand, dans une école primaire, la première chose qu'on demande à un enfant d'origine immigrée, c'est : "comment dit-on bonjour dans ta langue ?", on le ramène à une origine qui n'est plus la sienne. Quand on fait comprendre au jeune Mohamed dès la 4ème qu'il sera plus dans son élément dans un lycée pro alors que son copain Adrien restera, lui, dans l'enseignement général, c'est lui envoyer un message qui a bien plus de conséquences sur sa vie et son orientation qu'un contrôle au faciès maintes fois répété. Il y a donc lieu, surtout avant 15-16 ans, de repenser foncièrement la philosophie de l'intégration, en s'inspirant un peu de ce bricolage auxquels ont dû avoir recours les femmes de la deuxième génération, en l'adaptant à des jeunes Français afin de les empêcher de se "désintégrer".