L'affaire Julien Bayou a créé un malaise jusque dans les rangs de ceux qui soutiennent - à juste titre - la volonté de réduire les inégalités entre les hommes et les femmes dans la société française. Ce trouble apparaît notamment à la lecture du dossier que Libération a proposé à ses lecteurs dans son édition du 1er octobre. On y apprenait que le secrétaire national démissionnaire d'EELV était "pisté" depuis longtemps par un groupe de militantes dont certaines avaient entretenu avec lui des relations intimes. De l'aveu même de Sandrine Rousseau qui conféra, par ses déclarations télévisées, une lumière nationale à l'affaire, il n'y a rien de pénalement répréhensible dans ce qui est reproché à Bayou. Il convient de rester prudent car on ne sait pas grand-chose des "violences psychologiques" dont il se serait rendu coupable. Libération nous apprend que plusieurs femmes lui reprochent son immaturité, son inconstance et le fait qu'il profite de son prestige pour séduire. Tout cela donne surtout l'impression que le niveau de violation des règles morales à partir duquel des indignations collectives s'expriment a beaucoup baissé.
Comme une étude publiée en 2018 dans la revue Science le montre, dans certains contextes, il en faut de moins en moins pour que les individus s'indignent de plus en plus ! Ainsi, l'une des expérimentations présentées dans l'article demandait aux sujets de distinguer des visages menaçants d'autres visages exprimant une émotion différente. A mesure de l'expérience, les visages menaçants étaient numériquement moins présents. Imperceptiblement, les sujets changeaient leur appréciation pour considérer des visages neutres comme inquiétants. Les mêmes résultats furent obtenus pour des considérations éthiques.
Les sujets, confrontés à des demandes immorales de plus en plus rares, ont commencé à considérer des énoncés parfaitement anodins comme violant des règles éthiques. Il ne s'agit donc pas de douter de la sincérité des militants qui s'indignent mais de se poser la question des normes que nous désignons comme acceptables collectivement avant de jeter un individu au feu de la rage collective. Ces normes sont un bien commun, ce sont elles qui rendent respirable ou irrespirable l'oxygène social. L'escalier de la radicalité collective commence par des marches si petites que nous ne nous apercevons pas que nous sommes en train de les gravir.
Fable
Parmi le collectif de femmes qui voulaient régler leur compte avec Julien Bayou, quelques-unes se désignaient comme étant des "louves alpha". Cette expression, exprimant à la fois la puissance et la férocité, ressemble à s'y méprendre au genre de totems qu'invoquent ceux qui ont besoin de se venger de quelque chose. A ce titre, il me fait penser à Médée, personnage bien connu et terrifiant de la mythologie grecque. Elle a des arguments pour plaire aux plus radicales des militantes de l'écoféminisme puisqu'elle était un peu sorcière. Souvenons-nous que c'est grâce à ses pouvoirs magiques qu'elle aida Jason à réaliser d'impossibles exploits pour obtenir la Toison d'or.
La magicienne de Colchide sacrifia tout pour Jason dont elle était tombée follement amoureuse. Elle trahit en premier lieu son père, le roi Éétès, détenteur de la Toison et qui n'avait aucune intention de la céder. Elle s'échappa avec les Argonautes, favorisant leur fuite en dépeçant Absyrtos, son propre frère, pour ralentir les poursuites des partisans de son père. Médée accepta même de faire assassiner Pélias, usurpateur du trône qui devait revenir à Jason, par ses propres filles dans des conditions dignes d'une histoire horrifique. Après tous ces meurtres inspirés par l'amour, Médée et Jason vécurent paisiblement à Corinthe et eurent ensemble deux garçons Merméros et Phérès. Tout aurait pu bien se terminer si Jason n'était pas tombé amoureux d'une autre femme Créuse, la fille du roi Créon.
Anéantie par cette trahison, Médée va donner libre cours à sa colère. D'abord, elle assassina sa rivale, son roi de père et incendia le palais royal. Mais ce n'est pas tout : poussant jusqu'à la folie pure sa passion vengeresse, elle poignarda même ses deux enfants, voulant punir Jason jusqu'à éradiquer sa descendance. Tout cela n'est qu'un mythe mais puisqu'on peut toujours tirer d'une fable une forme de sagesse, prenons garde à ce que le châtiment qu'inspire un comportement ne devienne pas une abjection morale supérieure à la faute qu'il est censé punir.
*Gérald Bronner est sociologue et professeur à la Sorbonne université.
