Vu d'Europe, le retour de l'atome apparaît presque comme une évidence. France, Grande-Bretagne, Pologne, République Tchèque, Pays-Bas, Finlande ou encore Suède... Depuis le début de la crise, de nombreux pays du Vieux continent ont décidé de renouer le fil de leur histoire avec le nucléaire. Même l'Allemagne, qui semblait avoir définitivement tranché le sort de ses centrales, s'interroge sur la prolongation de leur durée de vie. Mais ce renouveau n'est-il qu'un feu de paille circonscrit à l'Europe ? A entendre Sama Bilbao y León, directrice générale de la World Nuclear Association (WNA), organisation qui porte la filière au niveau international, la relance du nucléaire est un phénomène global. Dans un rapport publié en juillet, son association juge que le nucléaire verra le nombre de réacteurs doubler d'ici à vingt ans.
L'Express : Dans une récente déclaration, vous jugiez que le contexte de la crise énergétique et de la guerre en Ukraine accentuait le besoin d'énergie nucléaire. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?
Sama Bilbao y León : La crise, exacerbée par la guerre en Ukraine, a mis en évidence la vulnérabilité de nos systèmes énergétiques lorsqu'ils sont si dépendants des importations de combustibles fossiles. Une grande partie de l'Europe est très dépendante des importations de gaz russe. Les prix de l'électricité et du chauffage explosent pour de nombreux foyers. Des pays d'Europe et du monde entier comme la Chine, les Etats-Unis ou l'Inde prévoyaient déjà d'accroître leur recours à l'énergie nucléaire, parallèlement aux énergies renouvelables, mais la crise énergétique constitue un nouveau catalyseur. Le nucléaire contribue non seulement à lutter contre le changement climatique, mais aussi à construire un système énergétique plus résilient et plus abordable.
La WNA explique dans certains de ses scénarios que la capacité nucléaire pourrait doubler d'ici à 2040, alors même que cette dernière recule depuis dix ans. N'est-ce pas trop optimiste ?
Nos prévisions sur les prochaines années prévoient la construction de 4GW de capacité par an au cours de cette décennie [la puissance installée de quatre réacteurs nucléaires environ, NDLR] et de 17 GW par an dans les années 2030. Il faut savoir que ces dernières années, nous avons déjà atteint l'objectif de 4GW par an. Mais ces créations ont été contrebalancées par la fermeture de réacteurs. Ces fermetures sont pour l'essentiel la conséquence d'abandons politiques, par exemple en Allemagne, ou en raison de fermetures économiques dans des pays avec des marchés mal structurés où le nucléaire ne jouait pas à armes égales avec les autres énergies. Mais le ton a changé. Tout le monde voit aujourd'hui les avantages que procure le maintien des capacités nucléaires existantes.
Les pays changent d'avis quant aux politiques adoptées après la catastrophe de Fukushima. La Corée du Sud, le Japon et la France ont renoncé à leurs projets d'abandon ou de réduction progressive du nucléaire. L'Agence internationale de l'énergie juge d'ailleurs que la prolongation de l'exploitation des réacteurs nucléaires existants est l'une des formes les moins coûteuses de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Oui, notre scénario le plus optimiste prévoit des augmentations nettes annuelles de 12 GW dans la décennie 2020 et de 32 GW dans la décennie 2030. Cela peut paraître important, mais il faut se souvenir que l'industrie nucléaire mondiale a ajouté annuellement jusqu'à plus de 30 GW au milieu des années 1980.

Sama Bilbao Y Leon, DG de la WORLD NUCLEAR ASSOCIATION
© / WORLD NUCLEAR ASSOCIATION
Jusqu'ici, le nucléaire a avant tout été une énergie de pays riches. N'est-ce pas un facteur limitant pour son développement ?
Je ne crois pas. Il y a une attente dans beaucoup d'autres pays. Au Moyen-Orient, les Emirats arabes unis sont en train de démarrer leur première centrale nucléaire à Barakah. Les deux premiers réacteurs sont en service et deux autres vont les rejoindre. Ensemble, ils permettront de satisfaire jusqu'à 25 % de la demande d'électricité du pays. L'Egypte, qui accueillera la conférence des Nations unies sur le changement climatique en COP27 dans le courant de l'année, donne un exemple louable en choisissant d'investir dans l'énergie nucléaire avec un chantier qui vient tout juste de démarrer. Elle deviendra la deuxième nation africaine à rejoindre le réseau mondial de centrales nucléaires.
En Amérique du Sud, l'Argentine et le Brésil utilisent l'énergie nucléaire depuis les années 1980. Ces pays cherchent maintenant à étendre leur capacité avec de nouveaux programmes de construction de centrales. De nombreux autres pays en développement chercheront à suivre leur exemple. En collaborant avec des fournisseurs mondiaux de réacteurs bien établis et en desserrant la contrainte de financement via notamment la possibilité pour les banques multilatérales d'inclure l'énergie nucléaire parmi les projets qu'elles financent, ces pays pourront contribuer à la mise en place de programmes ambitieux.
Depuis vingt ans, le nucléaire se caractérise par des chantiers coûteux, dépassant régulièrement les délais prévus de mise en service. Certaines filières nucléaires, notamment en France ou aux Etats-Unis, ne sont pas passées loin de la faillite. L'industrie peut-elle se hisser à la hauteur de l'enjeu ?
Avec un accès au financement facilité et l'adoption d'une approche par parc qui permettra le retour d'expérience et les économies d'échelle, ainsi que technologies telles que les petits réacteurs modulaires, le coût et les délais de construction du nucléaire baisseront.
Quelle sera la place des nouvelles technologies dans cette relance du nucléaire ? On parle beaucoup des petits réacteurs modulaires, qui ont le potentiel de remplacer les centrales à charbon, mais il y a probablement d'autres exemples...
Remplacer le charbon par le nucléaire partout où c'est possible, c'est évidemment une solution gagnante pour le climat. Au-delà de la production d'électricité, le nucléaire peut remplacer le charbon dans beaucoup d'usages industriels en produisant de la chaleur. Les Polonais y réfléchissent beaucoup.
Il faut savoir que l'électricité ne représente qu'un cinquième de la consommation totale d'énergie, le reste de notre consommation d'énergie primaire étant assurée par les combustibles fossiles. Si l'on considère comme indispensable l'électrification des usages, l'énergie nucléaire est la seule option crédible et non carbonée pour la plupart des grandes applications de production de chaleur dans l'industrie.
Les réacteurs de génération IV, tel que le prototype de réacteur à haute température (HTR-PM) qui a récemment démarré sur le site de Shidaowan dans la province chinoise de Shandong, et, à l'avenir, les réacteurs à sels fondus, sont conçus pour produire de la chaleur à plus de 700 °C. Cette chaleur d'origine nucléaire peut ainsi décarboner d'autres secteurs de l'économie - transports, produits chimiques et sidérurgie - et être utilisée pour le chauffage urbain ou le dessalement de l'eau de mer. La propulsion nucléaire navale pourrait également révolutionner l'industrie mondiale du transport maritime.
