C'est la plus large étude sur l'exposition aux pesticides jamais menée en France. L'agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) et Santé publique France (SpF) lancent jusqu'en août 2022 une étude scientifique sur 3350 volontaires destinés à évaluer l'exposition aux pesticides des habitants des zones viticoles. Le sujet est sensible alors que les vignobles sont particulièrement utilisateurs de produits phytosanitaires et représentent une partie importante de l'agriculture française. "On est parti du constat que l'on avait très peu de données objectives de l'exposition des populations à ces produits", explique Sébastien Denys, directeur de la direction santé environnement et travail à Santé publique France. Le but de ce travail est ainsi d'établir une "photographie objective" des risques d'exposition.
Si les chercheurs se sont focalisés sur la viticulture c'est que cette activité est celle qui comprend la plus forte "intrication" entre les parcelles agricoles et les habitats, c'est-à-dire la présence d'habitations à proximité des lieux de cultures. Mais aussi car c'est une "culture permanente, pérenne, qui entraîne une répétition de l'utilisation des mêmes types de produits, et donc une accumulation de l'exposition", détaille Ohri Yamada, responsable de la phytopharmacovigilance au sein de l'Anses.
Un protocole rigoureux
Le protocole défini se veut particulièrement rigoureux. Les participants, âgés de 3 à 79 ans, ont été tirés au sort sur des bases de données de l'Insee dans six régions comptant certains des principaux vignobles : Auvergne-Rhône-Alpes, Bourgogne-Franche-Comté, Grand Est, Nouvelle-Aquitaine, Occitanie, Provence-Alpes-Côte d'Azur. Ils sont répartis dans 250 zones d'études reflétant les diverses situations locales, et résident dans les zones viticoles. "Il s'agissait pour nous de trouver des zones exhaustives ou il n'y a que de la viticulture sans aucune autre culture agricole. Cela veut dire que dans un foyer étudié on retrouve de la vigne dans un rayon de 500 m et aucune autre culture dans un rayon de 1000m", souligne Ohri Yamada. Le but est ainsi d'éviter d'avoir d'autres sources de pesticides qui viendraient perturber les analyses.
Tous feront l'objet d'un suivi biologique (prélèvements d'urine ou de cheveux) et d'un suivi environnemental (capteurs d'air ambiant, échantillons d'eau ou de légumes du potager...). Exposition professionnelle, habitudes alimentaires ou usages domestiques seront également scrutés, ainsi que les méthodes de culture des vignobles proches. Il s'agira ainsi "d'intégrer toutes les voies d'exposition possibles", sur une durée comprenant des périodes de traitements fréquents et d'autres moins, explique Sébastien Denys, chef de la direction santé environnement travail de SpF.
La toxicité des produits utilisés sur la viticulture n'a pas été l'un des critères qui a conduit à sélectionner la viticulture par rapport à d'autres. "Mais la toxicité a été en revanche l'un des critères qui a déterminé la liste de la cinquantaine de substances recherchée", explique Ohri Yamada. On y retrouve le folpel, "un fongicide très spécifique de la viticulture", mais aussi le glyphosate, "qui n'est pas spécifique de la viticulture mais qui y est très utilisé et étant donné sa controverse autour de sa toxicité il nous semblait important de l'intégrer", ajoute-t-il.
Des résultats en 2024
Alors que l'étude n'a pas encore commencé, le sérieux du protocole a déjà fait l'objet de critiques de la part du secteur. Dans une lettre transmise à la préfète de la région Nouvelle-Aquitaine, Fabienne Buccio, Bernard Farges, le patron du Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux (CIVB), cité par Le Monde se serait inquiété des "conclusions hâtives, faisant fi de toute rigueur scientifique" de l'étude.
L'étude, qui repose notamment sur la coopération avec les viticulteurs pour partager les calendriers d'épandage et les produits utilisés, pourrait pâtir de cette défiance. Une réunion est prévue le 10 novembre prochain, elle doit permettre "d'expliquer le protocole de l'étude et échanger avec les représentants de la filière sur la manière de collecter les données", selon Ohri Yamada. Mais selon le président du Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux, son organisation n'y participera pas. "Dans toutes études sur les pesticides ça reste un volet qui est assez complexe à mener de par le nombre et la diversité des acteurs auprès desquels il faut collecter ces données", nuance ce spécialiste.
Au total, plusieurs millions d'échantillons devront être analysés. Un travail de longue haleine qui devrait déboucher sur des résultats en 2024. L'étude en revanche ne permettra pas de donner de réponses sur l'apparition de clusters de pathologies attribuées parfois à l'utilisation de pesticides. "Il y a beaucoup de questions qui se posent sur l'apparition de ces clusters et le lien environnemental, notre étude ne doit pas y répondre mais donnera des éléments essentiels sur l'exposition des riverains de zones viticoles", prévient Sébastien Denys.
