S'il fallait choisir un symbole, ce serait sans nul doute celui-là. Voilà dix ans maintenant, le 14 septembre 2012, le Japon faisait table rase de son ancienne politique énergétique. Encore meurtris par les conséquences dramatiques de la catastrophe de Fukushima, l'archipel et son Premier ministre Shinzo Abe se donnaient trente ans pour sortir du nucléaire civil. Le 24 août 2022 dernier, l'actuel chef du gouvernement nippon, Fumio Kishida, a sans doute renvoyé cette promesse aux oubliettes de l'histoire. En annonçant sa volonté de relancer un maximum de réacteurs arrêtés après 2011, ainsi qu'une réflexion sur la construction de nouveaux modèles, le libéral-démocrate renoue le fil de l'histoire de son pays avec l'atome.

Si ce choix était en gestation depuis quelques années, la décision s'est brutalement accélérée avec le début de la guerre en Ukraine. "L'invasion russe a largement transformé le paysage énergétique mondial", plaidait mercredi dernier le Premier ministre japonais. Pour le pays asiatique, l'agression s'est caractérisée par une flambée des coûts du gaz, du pétrole et du charbon qu'il importe massivement depuis que la part de l'atome dans le mix électrique de l'archipel a été réduite à la portion congrue. Les risques de coupure d'électricité apparus durant l'été avec l'utilisation accrue des climatiseurs ont achevé de convaincre le gouvernement.

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"Les Japonais peuvent-ils réapprendre à aimer le nucléaire ?" se demandait il y a une semaine le correspondant local de Bloomberg. La question vaut également en Europe, épicentre de la crise. Confrontés eux aussi à une dépendance mortifère aux combustibles fossiles russes, et aux risques de pénuries cet hiver, les gouvernements belges et allemands réexaminent leur position sur la fermeture initialement prévue de leurs réacteurs. Le premier a repoussé de dix ans sa sortie de l'atome. Du côté de Berlin, héraut de la lutte antinucléaire au niveau européen depuis dix ans, le maintien des trois dernières tranches en activité et le redémarrage des trois unités fermées en 2021 ne sont plus tabous.

Résilience et climat

Comment expliquer un tel retour en grâce ? "Les gouvernements prennent conscience que l'approvisionnement énergétique, ce ne sont pas des modèles théoriques. Il y a une implication concrète sur la vie des gens. Le couple sécurité d'approvisionnement et impératif de décarbonation conduit à un moment de clarification sur la place du nucléaire", indique Michel Berthélemy, analyste à l'agence pour l'énergie nucléaire de l'OCDE. Comme le relève l'expert, la crise énergétique actuelle - la pire depuis les chocs pétroliers des années 1970 -, constitue un catalyseur. Mais l'attrait pour l'atome s'inscrit dans une dynamique un peu plus ancienne liée à la nécessité de lutter contre le réchauffement. "C'était marquant à la COP26 de Glasgow. Les pays doivent passer à l'action. Cela passe par la fermeture de centrales à charbon ou de moyens carbonés, et on voit qu'il est difficile de faire l'impasse sur le nucléaire aux côtés des énergies renouvelables", poursuit l'analyste. Et les annonces, elles, se succèdent. La Chine, qui a promis à Glasgow la construction de 135 réacteurs nucléaires d'ici à 2035 pour réduire sa dépendance au charbon, est l'exemple le plus marquant. L'Inde, qui veut doubler sa production d'ici à dix ans, mais aussi la France (projet de six réacteurs) ou le Royaume-Uni (huit réacteurs) ne sont pas en reste.

Un effort qui devrait se généraliser. Dans un rapport publié début juillet sur la place de l'atome dans la transition énergétique, l'Agence internationale de l'énergie estime que le parc nucléaire mondial doit doubler d'ici à 2050 pour que soit atteint l'objectif de neutralité carbone. Un futur décarboné avec moins de nucléaire est certes envisageable. Mais à entendre l'AIE, celui-ci repose sur des investissements nettement plus importants, une augmentation sensible de la facture des consommateurs (de l'ordre de 600 milliards de dollars sur la période), ainsi qu'une dépendance accrue aux métaux critiques de la transition ou aux fluctuations des marchés du charbon et du gaz.

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Le Giec lui-même, dans son dernier rapport, juge "très peu probable que tous les systèmes [électriques] bas carbone du monde se basent sur un approvisionnement exclusivement d'origine renouvelable". A l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), on constate également ce renouveau, avec de nouveaux entrants aux côtés de pays déjà nucléarisés. "Une trentaine de pays sont aujourd'hui à divers stades d'examen ou de planification de programmes d'énergie nucléaire", explique l'organisation à l'Express.

Une énergie qui n'est plus taboue

"Le nucléaire pouvait apparaître comme un sujet tabou par le passé, ça ne l'est plus du tout", confie Stéphane Aubarbier, directeur général des opérations chez Assystem. Présent sur le volet ingénierie, le groupe français assiste aux premières loges à ce retour en grâce. Un renouveau qui s'accompagne logiquement d'un retour d'une forte compétition entre les acteurs. C'est bien sûr vrai pour le marché des réacteurs de forte puissance, où la course entre les grandes nations du nucléaire - Russie, Chine, Etats-Unis, France, Corée du Sud - n'a jamais été si forte.

Mais peut-être plus encore sur le marché des petits réacteurs modulaires (ou SMR), où de nouveaux entrants veulent aussi faire leur place. Selon l'AIEA, plus de 70 modèles sont actuellement à l'étude, répartis dans 17 pays, avec l'idée d'une généralisation d'ici à 2030. Le marché à se partager étant estimé jusqu'à 300 milliards par an, à l'horizon 2040. "Les gros réacteurs, il faut en avoir l'utilité, ce qui n'est pas toujours le cas dans les pays d'Afrique ou d'Amérique du Sud ou du Sud-Est asiatique. Les SMR répondent à ce besoin", note Stéphane Aubarbier. Ces réacteurs miniatures peuvent remplacer place pour place les centrales à charbon ou à gaz, mais pourront aussi servir demain à décarboner certains sites de production particulièrement émetteurs. Aux Etats-Unis, la multinationale de la chimie Dow Chemical a d'ailleurs annoncé début août un partenariat en ce sens avec la start-up X-energy.

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Une offre avec des réacteurs de différentes puissances, adaptable aux besoins des Etats et des industriels... Cet atout sera déterminant pour peser à l'avenir. Mais pas suffisant. Pour être réellement crédible, la filière doit également tourner le dos à ses vieux démons. Trop lente, trop chère, l'industrie de l'atome, en occident surtout, s'est pris les pieds dans le tapis durant la dernière décennie. A l'heure où les prix de gros de l'électricité en France ont dépassé les 1 000 euros du mégawattheure (contre 85 euros il y a un an), la question du coût semble moins prioritaire. Celle des délais reste en revanche primordiale. "Le point qui est crucial, c'est la capacité à construire en série. En construisant avec une approche par parcs, on fait plus rapide et donc moins cher. S'agissant du financement, le noeud du problème, c'est le coût du capital, sur lequel peuvent jouer les Etats via la régulation", estime Valérie Faudon, directrice générale de la Société française de l'énergie nucléaire.

Un poids géopolitique

La régulation. Une arme que n'a pas hésité à brandir le président américain Joe Biden. Aux côtés des énergies renouvelables, l'atome se taille une belle part des énormes subventions prévues dans le plan climat et santé qui vient d'être voté aux Etats-Unis. Une manne qui fait suite à l'aide de 6 milliards de dollars votée au début de l'année pour maintenir une partie du parc actuel en fonctionnement, ainsi qu'aux 3,2 milliards pour la recherche sur des réacteurs avancés.

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Effervescence du secteur des start-up, partenariats public-privé, développement massif de la R&D, projets à l'export, notamment en Europe centrale..., le nucléaire made in USA reprend des couleurs depuis trois ans. "Les Etats-Unis ont vraiment décidé de garder ce leadership nucléaire, en partie en réaction face aux efforts de la Chine et de la Russie", indique Michel Berthélemy, de l'agence pour l'énergie nucléaire de l'OCDE. Et pour cause. Sur les 31 réacteurs en construction dans le monde depuis 2017, seuls 4 ne sont pas de conception russe ou chinoise. Alors que l'affrontement entre ces trois grandes puissances fait rage, l'utilisation du nucléaire comme instrument de souveraineté énergétique à l'intérieur des frontières ou comme outil de politique internationale à l'extérieur est plus que jamais d'actualité.