Des bulles qui remontent à la surface en continu, sur des centaines de mètres carrés. Les gazoducs Nord Stream, qui relient la Russie à l'Allemagne, sont actuellement touchés par quatre fuites - les gardes-côtes suédois en ont détecté une nouvelle ce jeudi 29 septembre - inédites et spectaculaires, dont les raisons sont encore entourées de mystères. Les effets, eux aussi, sont incertains : le largage de gaz naturel dans l'atmosphère pourrait néanmoins être à l'origine d'un désastre climatique.

Identifiées lundi 26 et mardi 27 septembre, ces fuites se situent en mer Baltique, au large de l'île danoise de Bornholm, entre le sud de la Suède et la Pologne, et continuent de relâcher dans l'atmosphère des milliers de tonnes de gaz naturel. Selon les experts de ces infrastructures, les émanations seraient en grande partie composées de méthane. Ce gaz au pouvoir particulièrement réchauffant "pourrait avoir le même potentiel de destruction climatique que 30 millions de tonnes de dioxyde de carbone", a prévenu mercredi sur Twitter l'ONG environnementale Greenpeace, ajoutant que cela représente "les émissions annuelles de 20 millions de voitures dans l'Union européenne".

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La perspective est inquiétante mais reste encore fondée sur beaucoup d'incertitudes. Premièrement car la quantité de gaz contenue dans ces deux pipelines est encore méconnue, comme le reconnaît Greenpeace. "Le Nord Stream 2 n'était pas en fonctionnement mais en raison des protocoles préalables pour le lancement du gazoduc, il avait été pressurisé et il était vraisemblablement plein", explique Sami Ramdani, doctorant à l'Institut français de géopolitique, associé à l'IRSEM, et qui rédige actuellement une thèse sur le Nord Stream. "Quant au Nord Stream 1, on sait qu'il y avait une certaine quantité de gaz, mais pour le moment on ne sait pas quel niveau".

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Carte de situation des différentes fuites détectées sur les gazoducs Nord Stream, en mer Baltique.

© / Dario Ingiusto / L'Express

80 fois plus puissants que le CO2

Difficile dès lors de calculer combien de tonnes de méthane seront effectivement relâchées dans l'atmosphère. L'organisation écologiste allemande Deutsche Umwelthilfe (DUH) s'y est risquée. En se fondant sur un communiqué de presse de Nord Stream 2, qui déclarait que le premier tronçon du pipeline était rempli de 177 millions de m3 de gaz, et partant du principe que les trois fuites avaient été repérées sur trois tronçons différents des gazoducs Nord Stream 1 et 2, Constantin Zerger, expert en énergie et protection du climat au sein de l'organisation, estime que 531 millions de m3 de méthane pourraient s'en échapper.

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Pour connaître l'équivalent en CO2 de ces rejets de méthane, il y a ensuite deux méthodes. "Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) a proposé des métriques fondées sur deux échelles de temps", détaille Philippe Ciais, directeur de recherche au Laboratoire des sciences du climat et de l'environnement (LSCE). "Si on regarde les effets du méthane sur le climat à vingt ans, il est 80 plus puissant que le CO2, à cent ans, c'est 20 fois". DUH a choisi de calculer les effets à court terme de ces rejets, pour parvenir ainsi au chiffre de 28,5 millions de tonnes de CO2, cité par Greenpeace.

Colmatage impossible

"Si on se fonde sur ces estimations, cet événement à lui seul représenterait donc près de 10% des émissions annuelles de CO2 de la France", souligne Philippe Ciais. Rapportées à l'échelle globale, ces fuites auront probablement peu d'effets sur le réchauffement d'ici à 2050, et l'objectif de le maintenir sous les 1,5°C. Mais si ces tonnes de méthane rejoignaient l'atmosphère, cela pourrait mettre à mal les objectifs européens de réductions des émissions, prévient le chercheur.

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Pour maîtriser ces effets désastreux, l'idée pourrait alors être d'enflammer ce méthane, afin de le transformer en CO2, et ainsi d'abaisser son pouvoir de réchauffement.

Même si le calcul des effets environnementaux de ces rejets est encore très incertain, "dans tous les cas, il s'agit d'un événement super émetteur avec un effet climatique flagrant. Le gaz restant doit donc être pompé de tous les brins de Nord Stream 2 le plus rapidement possible", a appelé Constantin Zerger sur Twitter. Pour le moment, la puissance des fuites annihile toute chance de les colmater, et selon Copenhague, elles devraient perdurer jusqu'à épuisement du gaz contenu dans les pipelines, ce qui devrait prendre "au moins une semaine". Selon les scientifiques, les effets sur la faune et la flore de la mer Baltique pourraient également se faire sentir, mais de manière très locale et limitée.