Ce vendredi 4 mars, à l'autre bout du fil qui le relie à Emmanuel Macron, Mariano Grossi cache mal sa fébrilité. Au 9e jour de l'invasion russe en Ukraine et alors que des frappes ont touché dans la nuit des bâtiments administratifs attenants au site nucléaire de Zaporijia, dans le sud-est du pays, le patron de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) et toute l'Europe retiennent leur souffle. Le fantôme de Tchernobyl plane. Le risque d'accident n'est pas à exclure sur cette gigantesque centrale dotée de six réacteurs.

Six mois plus tard, la situation reste extrêmement tendue. Dans la nuit de jeudi à vendredi, l'alimentation de la centrale électrique a été temporairement suspendue pour la première fois de son histoire, à cause d'un incendie attribué par l'Ukraine à l'occupant russe. Une situation mettant les systèmes de refroidissement de la centrale dans une situation de vulnérabilité pendant plusieurs heures. Ce lundi, les experts de l'AIEA se rendent sur place pour évaluer la situation, une première depuis le début du conflit. Le message adressé en mars par Mariano Grossi au président français reste lui que plus que jamais d'actualité : "S'il y avait un problème, les répercussions seraient terribles et bien au-delà du conflit militaire lui-même. Je pense que l'avenir du nucléaire en soi serait vraiment compromis."

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Paradoxal, alors que c'est cette même guerre en Ukraine qui pousse depuis plusieurs mois de nombreux pays à reconsidérer l'atome dans leur mix énergétique. Avec Zaporijia, le nucléaire pourrait-il vivre un nouvel hiver post Fukushima ? Au sein de la filière, les avis sont partagés. "L'accident sur la centrale japonaise a eu des effets sur certains pays comme l'Allemagne, les Pays-Bas, l'Autriche. Mais ce qui a surtout fait du mal à la filière, ce sont les retards et les surcoûts qui se sont succédé sur la dernière décennie", nuance Valérie Faudon, directrice générale de la Société française d'énergie nucléaire (SFEN).

Approche pragmatique

"Il y a évidemment de l'inquiétude, mais les gouvernements ont l'air d'adopter une approche pragmatique et cela ne se traduit pas dans une condamnation du nucléaire en tant que tel", abonde le cadre d'une grande organisation internationale. Ce dernier citant par exemple la position de la Belgique, du Japon, ou encore de l'Allemagne qui ont annoncé ou réfléchissent au maintien ou à la relance de leurs réacteurs. En première ligne face au risque d'accident, "l'Ukraine elle-même a signé début juin un accord avec l'américain Westinghouse afin d'augmenter le nombre de constructions de réacteurs, de cinq à neuf", précise cette même source.

Du côté du ministère de la Transition énergétique français, on évite soigneusement de se projeter dans un scénario de type accidentel en Ukraine et ses conséquences sur la relance actée du nucléaire dans l'Hexagone. Tout juste fait-on remarquer l'activisme d'Emmanuel Macron ces derniers mois pour favoriser l'inspection de la centrale par des agents de l'AIEA ou la nécessité d'un dialogue entre les exploitants et autorités "pour assurer le plus haut niveau de sûreté." Le président de la République a eu l'occasion d'expliquer depuis qu'il fallait protéger à le "nucléaire civil" à tout prix.

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Plus direct, ce dirigeant d'un grand groupe français du nucléaire juge qu'un accident pourrait entraver le renouveau entrevu ces derniers mois : "Dans beaucoup de pays, l'opinion publique est convaincue que le nucléaire civil n'est pas décorrélé du nucléaire militaire ou de l'utilisation militaire du nucléaire. Le risque à Zaporijia, c'est bien de relier ces deux sujets." Et ainsi de prêter le flanc au discours des opposants au nucléaire. Ou de nourrir la crainte des populations autour de la multiplication des réacteurs à travers le monde, qui constitueraient alors autant de foyers à risque.

Des centrales pas dimensionnées pour la guerre

De fait, "les réacteurs nucléaires sont des installations industrielles civiles qui ne sont pas conçues pour résister à l'ensemble des agressions envisageables en cas de conflit armé de grande ampleur", prévient Olivier Dubois, directeur adjoint de l'expertise de sûreté à l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire. Il y a bien sûr les agressions sur le bâtiment visant le coeur du réacteur, même si celui-ci est protégé par une enceinte de béton assez robuste en cas de chute d'avion par exemple. "Mais en cas de conflit armé, on peut aussi, et peut-être surtout, craindre la perte du réseau électrique auquel la centrale est connectée ou bien la perte de la source d'eau froide permettant de refroidir le réacteur", juge encore le spécialiste. A Three Miles Island (Etats-Unis), Fukushima (Japon) et Tchernobyl (Ukraine), c'est bien ce défaut de refroidissement qui a conduit à la fusion du coeur du réacteur, et des rejets radioactifs dans l'environnement (très limités dans le premier cas).

Du côté de Zaporijia, il n'y a heureusement aucun rejet radioactif à déplorer pour le moment, ou même de situation pré-accidentelle. Pour autant, les tensions sur place sont inédites. Jusqu'ici, aucune arme lourde n'avait jamais visé une centrale nucléaire. La période d'instabilité géopolitique doit-elle dès lors conduire à la mise en place de nouveaux standards intégrant le risque de guerre ? "Dans de tels cas, la nature de l'agresseur change mais pas la cartographie du risque associée à l'exploitation. Celui de fusion du coeur est intégré depuis longtemps par les exploitants", nuance un expert. "La résistance à des agressions imaginables en cas de conflit peut toujours être améliorée", répond Olivier Dubois. Avec à la clef de nouveaux coûts probables à assumer. L'acceptabilité de l'atome, condition sine qua non à son renouveau, sera sans doute à ce prix.