Année après année, le phénomène s'intensifie. Une course qui semble infinie où le plastique est produit et consommé sur terre, et se décompose, des siècles durant, dans les océans. Chacun a ainsi déjà observé ou vu des images de détritus flottant à la surface au gré de la houle dans une danse sinistre. Des sacs en plastique ou des bouteilles d'eau qui dérivent pour atteindre des zones aussi reculées que l'île de Pâques. Régulièrement, les côtes de ce petit territoire qui abrite quelque 7000 habitants sont jonchées de débris plastiques poussés par les courants marins depuis les côtes sud-américaines. Ces détritus, auxquels il faut ajouter les microplastiques - ces débris de moins de 5 millimètres issus de la fragmentation des macrodéchets que sont les sacs d'emballage, bouteilles, filets de pêche, etc. -, représentent une menace pour les écosystèmes marins qui ingèrent ces détritus au point de modifier leur métabolisme, mais aussi pour ceux qui les rejettent dans les océans : les Hommes.
Aux quatre coins du globe, la production de plastique a explosé ces dernières années. Selon l'ONU, en 2021, ce sont 17 tonnes de plastique qui continuent d'être déversées dans les océans chaque minute ; soit entre 9 et 12 millions de tonnes par an. Actuellement, les océans contiennent plus de 150 millions de tonnes de plastiques. Si rien ne change radicalement, les océans devraient contenir une tonne de plastiques pour trois tonnes de poisson d'ici à 2025. Et, d'ici à 2050, donc, plus de plastiques que de poisson ; avec 750 millions de tonnes de plastiques. Un matériau qui met entre 100 et 400 ans pour disparaître. Il faut bien comprendre que même jetés sur un trottoir en ville, avec le jeu des pluies, du vent, du ruissellement, 80% de nos déchets sauvages finissent en mer. Une partie est poussée par les courants vers les gyres océaniques, à l'image du vortex géant visible dans le Pacifique Nord et connu sous le nom de septième continent. Découvert en 2013, il s'étend sur une superficie grande comme trois fois la France. Aussi spectaculaires soient-ils, ces continents de plastique ne représentent que la partie visible du phénomène, bien plus étendu et protéiforme.
Face à cet état de fait, des scientifiques se sont intéressés à la menace que fait peser la présence de ces déchets plastiques dans l'océan sur la population humaine. Pour ce faire, ils ont étudié dès le début des années 2000 la "plastisphère". Ce terme désigne l'ensemble des micro ou macro-organismes - bactéries et virus, microchampignons, protozoaires, microalgues, invertébrés, crustacés... - qui colonisent les déchets plastiques, formant à leur surface ce que les spécialistes nomment un "biofilm". C'est un peu comme si ces virus et bactéries profitaient des déchets plastiques pour s'offrir un voyage en première classe, manger à l'oeil, et voyager d'un bout à l'autre du globe. En 2016, une découverte vient jeter le trouble. Deux biologistes néerlandais ont mis au jour dans cette nouvelle niche écologique d'origine anthropique une bactérie du genre Vibrio, responsable de l'épidémie de choléra chez l'Homme. Trois ans plus tard, une nouvelle découverte alarmante vient renforcer la première : l'étude de bactéries collectées sur des déchets plastiques en Antarctique montre qu'elles sont aussi antibiorésistantes que les plus coriaces des bactéries présentes en milieu urbain.
"Un vraie arche de Noé"
Existe-t-il alors un risque pour que les océans deviennent le berceau de la prochaine épidémie mondiale ? Contacté par L'Express, François Galgani, océanographe et écotoxicologue à l'Ifremer, en doute dans l'immédiat. "Les virus et bactéries pathogènes pour l'Homme ne survivent pas en mer plus de quelques heures. L'image d'Épinal d'un virus mortel qui traverserait l'océan Pacifique pour venir contaminer l'Europe est fausse". Toutefois, le chercheur appelle à la vigilance : "On sait aujourd'hui que le Covid est présent dans les eaux usées. Là encore, il ne survit que quelques heures en milieu marin. Mais si une station d'épuration se situe près d'une plage, il peut être porté par le plastique assez loin sur les côtes et contaminer des centaines de baigneurs en quelques minutes".
Les débris qui constituent la "plastisphère" jouent en effet le rôle d'un radeau de choix pour des micro-organismes en tout genre. Le fait que les déchets plastiques puissent survivre bien plus longtemps dans l'environnement que les matériaux biodégradables permet à ces hôtes de voyager longtemps et sur de longues distances. En 2017, par exemple, six ans après le tsunami de Fukushima, les scientifiques ont découvert sur la côte est des États-Unis 289 nouvelles espèces d'invertébrés qui ne s'étaient jamais trouvés à cet endroit. Originaires des eaux japonaises, ils avaient traversé le Pacifique sur des débris plastiques mis à l'eau par le tsunami. "Et encore, on n'a pas regardé à l'époque les micro-organismes présents. On en aurait vu des milliers !", lance François Galgani, pour qui cette découverte n'a pas d'équivalent dans l'histoire de la biologie. "C'est une vraie arche de Noé rendue possible par la présence de plastiques dans les océans". Le risque sur l'écosystème local est grand : les nouvelles espèces peuvent prendre le pas sur celles existantes, et peuvent se révéler invasives.
Si le transport d'un virus mortel pour l'Homme sur un "radeau de plastique" d'un bout à l'autre de la planète est jugé peu probable actuellement, ce matériau peut en revanche faciliter la dispersion des virus. "Les huîtres ou les moules, par exemple, filtrent les microplastiques et injectent les bactéries qui s'y trouvent. Il peut y avoir une toxicité pour les coquillages, et pour les humains qui les consomment. Et plus il y aura de plastique, plus il y aura de risque de dispersion", poursuit François Galgani. Tout plastique est composé à 95% d'un polymère (polyéthylène, polypropylène, polystyrène...) et à 5% d'additifs (colorants, retardateurs de flamme, antioxydants...). Ces derniers sont faits de produits chimiques parmi lesquels se trouvent certains perturbateurs endocriniens, à l'instar des phtalates et du bisphénol A. Des études ont par exemple montré que les nanoplastiques altéraient la capacité des huîtres à se féconder.
Le défi du recyclage des plastiques
Si chacun pense instinctivement au "septième continent" présent dans le Pacifique nord lorsqu'on entend parler de pollution plastique, la menace n'est pourtant pas si éloignée. La mer la plus polluée du globe est la Méditerranée, dans laquelle s'échouent 200 tonnes de plastique par an. "Sur les fonds méditerranéens, la densité de déchets plastique peut atteindre jusqu'à un million de débris par kilomètre carré", déplore François Galgani. Pour lui, le problème du plastique n'est pas ce matériau en lui-même mais sa fin de vie. "Le plastique a un intérêt, en médecine ou dans le secteur des transports par exemple, il peut aussi servir de récif artificiel pour certaines espèces. Mais une fois qu'il a achevé sa tâche, il ne vaut plus rien et se retrouve jeté en mer. Il faut absolument moins consommer de plastique à l'échelle mondiale, mais aussi favoriser son recyclage", indique-t-il. Alors que la production de plastique atteint actuellement 400 millions de tonnes par an, 15% seulement des plastiques sont recyclés, et les bioplastiques (qu'ils soient biosourcés ou biodégradables) ne représentent que 1% de la production totale.
Depuis la pandémie de Covid-19, les masques chirurgicaux à usage unique ont rejoint les produits que l'on retrouve massivement dans nos océans. Fabriqués à partir de polymères non biodégradables, ils sont utilisés à hauteur de 89 millions par mois, constituent 400 tonnes de déchets en plus par jour, et polluent déjà la plupart des océans du monde. Au format visible comme au format microplastique. Une fois déchiquetés en microplastiques, les gants et masques sont assez petits pour être consommés par les mammifères et les plus petits organismes, comme les crevettes, que nous-mêmes nous allons ensuite manger. Polluer notre océan peut aussi finir par nous rendre malades.
À cela s'ajoute le rôle des virus marins qui jouent un rôle majeur sur les micro-organismes de l'océan et sur leur capacité à capter du CO2. Certains coraux vivent par exemple en symbiose avec des microbes pathogènes pour l'homme. Et parmi eux, certains sont de type à ARN1, exactement comme le Covid-19. Toutefois, à moins de manger des coraux, le risque d'une rencontre entre ces virus et l'Homme est peu probable.
