Le 8 octobre dernier, l'avion du Centre d'étude et de valorisation des algues (CEVA) survole pour la dernière fois de la saison les principales baies bretonnes. À son bord, Sylvain Ballu, chef du projet surveillance au CEVA, observe avec préoccupation les taches vertes qui décorent les principaux sites d'échouage des Côtes-d'Armor ainsi que du nord du Finistère. Depuis 2002, il effectue ces observations aériennes d'avril à octobre afin de mesurer de façon objective les superficies recouvertes par les couches d'algues vertes. Et le constat est accablant : en ce début d'automne, elles font de la résistance. "Sur la baie de Saint-Brieuc, leur prolifération est 70% à 90% plus importante que d'habitude", analyse-t-il auprès de L'Express. La faute à des températures encore élevées et l'absence de tempêtes significatives. Et l'année 2021 s'annonce comme une année record : les superficies recouvertes par les couches d'ulves pourraient être d'un niveau supérieur de 50% à la moyenne depuis 2002, selon le scientifique, qui précise que ces chiffres sont encore provisoires.
Cette année, les conditions météorologiques ont été particulièrement favorables pour les algues. Présentes en mer à l'état naturel, les algues vertes prolifèrent dans les baies bretonnes, où elles sont nourries par des apports de nitrates épandus par les agriculteurs dans les champs et dont les excédents sont acheminés par les fleuves côtiers. Depuis avril, deux baies des Côtes-d'Armor (la Fresnaye et Saint-Brieuc) ont concentré les trois quarts des échouages d'algues vertes. Dans ces baies peu profondes et peu exposées aux tempêtes, les ulves ont connu une forte croissance au printemps en raison d'un ensoleillement exceptionnel en avril qui a dopé les algues de l'automne précédent, restées tapies au fond de l'eau. Puis les orages de juin ont déversé de quoi nourrir généreusement en nitrates la nouvelle génération. Les débits de certains cours d'eau ont ainsi été multipliés par dix ou par quinze à cette période. Ces apports en nitrates, à plus de 90% d'origine agricole, proviennent des épandages de fertilisants - de synthèse mais surtout organiques, comme le lisier de porc -, mais aussi d'intrants plus anciens stockés dans les nappes souterraines. Sylvain Ballu rappelle toutefois que les cours d'eau bretons ont connu "des améliorations substantielles" depuis plusieurs années avec des concentrations d'azote parfois "divisées par deux". Mais cela reste insuffisant pour empêcher la formation de marées vertes quand les conditions météorologiques sont défavorables.
Or, depuis plusieurs années, la météo favorise une prolifération massive. "Sur les six dernières années, on a connu des orages soutenus fin juin, début juillet, au moment où, normalement, les algues commencent à tirer la langue", détaille Sylvain Ballu. Bien que les apports en nitrates soient moins importants dans les cours d'eau, ces précipitations massives alimentent les ulves en nitrates et leur donnent un second souffle. Le scientifique se demande quel rôle joue le changement climatique dans ces pluies à répétition. À l'avenir, avec des stocks imposants en octobre et des conditions météorologiques défavorables à l'été et en début d'automne, la situation pourrait donc se dégrader encore rapidement.
Des capteurs d'hydrogène sulfuré installés
Dans le détail, les amas d'ulves pourraient représenter environ 100 000 mètres cubes en 2021, notamment dans les Côtes-d'Armor. Les collectivités locales mesurent l'ampleur du fardeau à la quantité qu'elles doivent ramasser sur leurs côtes. Au 23 septembre, selon le Ceva, 10 500 tonnes ont été collectées dans la seule baie de Saint-Brieuc, où les surfaces recouvertes sont en constante augmentation depuis 2013. Une situation qui a de quoi exaspérer la population et les élus locaux. Car les algues en décomposition émettent de l'hydrogène sulfuré (H2S), un gaz toxique potentiellement mortel. Alors quand deux chiens sont retrouvés morts près d'une couche d'ulves sur une plage de Plestin-les-Grèves, le 12 septembre dernier, la lassitude laisse place à l'inquiétude. L'analyse réalisée sur l'un des deux animaux n'a pas permis de détecter la présence quantifiable d'hydrogène sulfuré.
Dans le but de prévenir toute crise sanitaire, des capteurs d'hydrogène sulfuré ont été installés à la demande de l'Agence régionale de santé (ARS) à proximité de quatre sites de la baie de Saint-Brieuc, un "dispositif expérimental" destiné à mesurer la qualité de l'air. Une décision prise après la diffusion d'un reportage d'Envoyé Spécial diffusé en septembre, dans lequel des riverains se plaignent notamment de maux de tête. Dans la commune d'Hillion, au fond de la baie de Saint-Brieuc, où les ulves s'accumulent plus que partout ailleurs, le maire, Mickaël Cosson, a fermé au public deux de ses cinq belles plages dès fin juin. Elles le sont toujours à ce jour. Les amas verts ont pourri sur place, indisposant les riverains loin à la ronde. Par précaution, un détecteur de H2S a été installé et des panneaux alertent "échouage massif" et "danger à proximité". Sur l'un des sites, baptisé L'Hôtellerie, les capteurs indiquent des indicateurs plus élevés qu'en 2020 avec un dépassement ponctuel de la valeur guide de l'OMS les 29 et 30 juin (respectivement 201 et 153 µg/m3)". "Sur ce même site, du 4 mai au 15 juillet la moyenne des relevés sur cette période est de 20,4 µg/m3. Et aucun dépassement n'a été relevé depuis", poursuit l'ARS. La référence sanitaire définie par l'OMS est de 150 μg/m3 sur 24h (moyenne journalière), une "concentration fondée sur la survenue des premiers effets irritants locaux du sulfure d'hydrogène au niveau oculaire". Fin juillet, l'Agence régionale de santé (ARS) a invité les médecins libéraux à lui faire part de tout incident s'apparentant à un cas d'intoxication à l'hydrogène sulfuré. A ce jour, selon nos informations, aucun cas n'a été remonté.
Face à ce fléau, les élus locaux sont dans l'impasse et en appellent à l'Etat. Selon un rapport officiel d'évaluation des politiques publiques rédigé par la Cour des comptes et rendu public le 2 juillet, les plans publics de lutte contre la prolifération des algues vertes en Bretagne ont été "mal définis" et n'ont eu qu'un "impact limité". Pour rappel, l'Etat verse chaque année aux collectivités locales entre 600 000 et un million d'euros pour leurs frais de ramassage. Car, au plus fort de la saison, il arrive que ces dernières soient submergées : les capacités des centres d'accueil sont ainsi dépassées et les tracteurs équipés d'une cabine pressurisée pour aller manoeuvrer au milieu des couches d'algues vertes manquent. Pour faire face, la Cour des comptes préconise de promouvoir une agriculture "à faibles fuites de nitrates".
Face à la gronde des élus locaux, le préfet de Bretagne, Emmanuel Berthier, a annoncé le 10 septembre que l'Etat allait mobiliser des moyens supplémentaires pour un nouveau plan entre 2022 et 2027. Celui-ci devrait proposer des contrats de trois ans aux agriculteurs mais aussi concerner les coopératives agricoles. D'ici là, le représentant de l'Etat aura un autre défi à relever. Le tribunal administratif de Rennes a considéré dans un jugement du 4 juin qu'il n'avait pas suffisamment agi pour maîtriser les flux d'azote et de nitrates provenant des épandages. Il a donc quatre mois pour "mettre en oeuvre des mesures réglementaires contraignantes supplémentaires". Le temps est déjà compté.
Rectificatif demandé par l'ARS Bretagne
Le 17 octobre dernier, dans l'article "En Bretagne, les algues vertes prolifèrent, la population s'exaspère", l'Express écrit : "Dans le but de prévenir toute crise sanitaire, des capteurs d'hydrogène sulfuré ont été installés à la demande de l'Agence régionale de santé (ARS) à proximité de quatre sites de la baie de Saint-Brieuc, un "dispositif expérimental" destiné à mesurer la qualité de l'air. Une décision prise après la diffusion d'un reportage d'Envoyé Spécial diffusé en septembre, dans lequel des riverains se plaignent notamment de maux de tête."
Cette information est erronée. En effet, l'ARS Bretagne organise effectivement des campagnes de mesure de la qualité de l'air en baie de Saint-Brieuc. Elles ont pour objectif d'améliorer la connaissance en matière de données environnementales sur des sites touchés par les dépôts d'algues vertes et d'identifier les conditions amenant à une éventuelle dégradation de la qualité de l'air. Ce suivi a été initié en 2017 sur 1 site (Plérin). Il a été étendu en 2020 à 4 sites de la baie de St Brieuc.
En aucun cas, le reportage d'envoyé spécial de septembre n'est à l'origine de ces mesures. Pour preuve, le dispositif est présenté dans le sujet télévisé.
