Les émissions mondiales de dioxyde de carbone dues à l'utilisation de combustibles fossiles devraient augmenter d'un peu moins de 1 % cette année, avec 300 millions de tonnes de CO2 supplémentaires relâchées dans l'atmosphère, portant le total à 33,8 milliards de tonnes. Malgré les inquiétudes suscitées par les effets de la crise énergétique actuelle, cette hausse est bien moindre que celle initialement prévue, d'après l'agence internationale de l'énergie (AIE) qui a recueilli des données en provenance du monde entier.
En 2021, elle avait été de 2 milliards de tonnes de CO2 en raison de la reprise rapide de l'économie mondiale après la crise déclenchée par la pandémie. L'augmentation de cette année est, elle, en grande partie due à la production d'électricité et à la reprise du secteur de l'aviation après le creux généré par le Covid-19. Selon l'AIE, les émissions ont été plus faibles que l'an passé grâce notamment à une forte expansion des énergies renouvelables et des véhicules électriques.
Une baisse "purement conjoncturelle" ?
"La crise énergétique mondiale déclenchée par l'invasion de l'Ukraine a poussé de nombreux pays à utiliser d'autres sources d'énergie pour remplacer le gaz naturel que la Russie a retiré du marché. La nouvelle encourageante est que l'énergie solaire et l'énergie éolienne comblent une grande partie de l'écart, la hausse du charbon semblant être relativement faible et temporaire, estime le directeur exécutif de l'AIE, Fatih Birol. Cela signifie que les émissions de CO2 augmentent beaucoup moins vite cette année que certains ne le craignaient, et que les mesures prises par les gouvernements entraînent de véritables changements structurels dans l'économie énergétique. Ces changements vont s'accélérer grâce aux grands plans de politique d'énergie propre qui ont progressé dans le monde entier ces derniers mois."
Cette baisse reste "malheureusement purement conjoncturelle", nuance auprès de L'Express le chercheur belge François Gemenne. "Elle n'est pas due à des mesures structurelles mais à des mesures d'urgence. Comme pour le Covid-19, on doit compter sur des crises internationales pour réduire nos émissions de CO2", regrette le membre du Giec. Il espère que la guerre en Ukraine fera réaliser aux décideurs "le risque géopolitique considérable" que représente la dépendance de leur pays aux énergies fossiles. Même si, selon lui, il y a de fortes chances pour que les émissions de CO2 repartent à la hausse à court terme.
"Déjà, on ne mesure pas les émissions provoquées directement par les opérations militaires de la guerre. Ensuite, si l'investissement dans les énergies renouvelables augmente - et c'est une bonne chose - c'est très clairement grâce à la Chine, qui met le paquet à la fois sur le renouvelable et sur les véhicules électriques, explique-t-il. Or, aujourd'hui, la baisse des émissions chinoises est liée à trois facteurs : la crise de la bulle immobilière (les émissions du ciment sont considérables), les mesures Covid et les investissements dans les renouvelables. De ces trois raisons, seule la dernière subsistera dans le temps."
Effet rebond
La croissance chinoise ayant été particulièrement affectée par la crise sanitaire, un effet rebond est à prévoir. Les émissions de CO2 repartiront probablement à la hausse lorsque l'économie se portera mieux, comme cela s'est déjà produit dans le reste du monde en 2021. Sans oublier qu'en parallèle de ses investissements considérables dans le renouvelable, le pays de Xi Jinping continue d'ouvrir de nouvelles centrales à charbon pour répondre à l'augmentation de la demande énergétique.
"Au début du Covid, on a beaucoup parlé du monde d'après mais on a très vite retrouvé le monde d'avant, abonde Sandrine Mathy, directrice de recherche au CNRS et économiste de l'environnement. Preuve en est du recours massif au charbon pour relancer les économies après la crise sanitaire. Aujourd'hui, à l'heure de la guerre en Ukraine, la chercheuse insiste sur l'importance de la gestion de la réforme du marché de l'électricité au niveau européen.
"En France, on a des boucliers tarifaires pour parer la hausse du prix de l'électricité et de l'essence. Certes, c'est important pour les ménages et les entreprises à court terme, mais ce n'est pas la solution pour la crise climatique. De plus, cela n'existe pas dans tous les pays. Quand on voit la hausse des prix de l'énergie en Angleterre par exemple, on se doute bien que les ménages vont fortement restreindre leur consommation, donc mécaniquement les émissions de gaz à effet de serre baissent. Mais elles remonteront après la crise", explique-t-elle.
Diviser les émissions de CO2 par deux d'ici 2030
Depuis quelques années, les énergies renouvelables ont connu une baisse faramineuse de leur coût d'installation et de production. En 2020, le solaire est ainsi devenu l'énergie dans laquelle il y a eu le plus d'investissements à l'échelle de la planète. "Néanmoins, il reste beaucoup trop de centrales à charbon dans le monde, et de nombreuses sont encore construites", souligne Sandrine Mathy, rappelant que le pacte de Glasgow, signé lors de la COP26 en Ecosse, qui devait asseoir la sortie du charbon au niveau mondial, a été largement édulcoré sous la pression de l'Inde, la Chine ou encore de l'Arabie saoudite.
Afin d'être plus résilient face aux multiples crises à venir (climatique, tensions sur les ressources ou encore éventuelles pandémies), les gouvernements devraient se saisir de la crise actuelle "pour mettre en place de véritables politiques de sobriété énergétique", estime Sandrine Mathy. "Or, la seule solution est de baisser la consommation, c'est-à-dire de mieux utiliser l'énergie", juge-t-elle. L'économiste appelle entre autres à bannir les véhicules énergivores et à mettre en place une rénovation énergétique pourvoyeuse d'emplois afin d'isoler des millions de logements et de réduire, par la même occasion, la facture énergétique des ménages.
"Quand on voit les problématiques climatiques qu'il y a aujourd'hui, les réactions des gouvernements sont malheureusement très en dessous de ce qu'il faudrait faire, abonde-t-elle. D'après le dernier rapport du Giec, les émissions mondiales de CO2 doivent être divisées par deux en 2030 si l'on veut respecter l'objectif des accords de Paris, c'est-à-dire limiter le réchauffement à 2 degrés, voire à 1,5 degré à la fin du siècle. Il faudrait donc dès maintenant des réductions d'émissions drastiques. On n'est pas du tout sur la bonne trajectoire."
