Les semaines se suivent et se ressemblent en France. Après un léger redoux en fin de semaine dernière, un nouvel épisode caniculaire frappe le pays. Le tout, dans le contexte latent du plus grand épisode de sécheresse qu'a connu le pays depuis le début du siècle. Incendies, scénario catastrophe pour les cultures agricoles, nombreuses disputes autour de la ressource aquatique... En cet été 2022, l'Hexagone, et globalement l'Europe, prennent de plein fouet un condensé de ce qui constituera sans doute demain la norme avec le réchauffement climatique.
Moins visible que les feux de forêts, cette vague de canicule-sécheresse bouscule aussi le système électrique européen. Depuis le début de l'été, période qui se caractérise en temps normal par une accalmie sur les marchés de gros de l'électricité à cause de la baisse de la demande par rapport à l'hiver, les électrons continuent de s'échanger à des prix records. Lundi soir, le mégawattheure d'électricité française livrée en 2023 s'échangeait à un niveau stratosphérique de 543 euros, selon les données de la Bourse Epex Sport compilées par Bloomberg. Soit cinq fois plus que le prix saisonnier moyen des cinq dernières années. L'Allemagne n'étant pas en reste, avec des prix atteignant jusqu'à 414 euros le MWh. A titre de comparaison, les prix maximum en 2021 étaient respectivement de 100 euros/MWh pour la France et 150 euros/MWh pour l'Allemagne, des standards déjà assez élevés pour l'époque.
Comment expliquer un tel écart ? Le système électrique européen est confronté depuis plusieurs mois déjà à la flambée du gaz russe et du charbon, combustibles de nombreuses centrales électriques sur le Vieux continent. L'indisponibilité chronique du parc nucléaire français et donc des capacités d'export de l'Hexagone alimentent eux aussi cette flambée. La canicule et la sécheresse n'arrangent pas ces difficultés, affectant l'ensemble des moyens de production électriques, contrairement à ce que l'on pourrait croire en France où le débat se polarise systématiquement autour du nucléaire.
L'hydraulique à sec
La production hydraulique est évidemment la plus touchée par la sécheresse. Dans une étude publiée à la mi-juillet, le Centre commun de recherche (JRC), laboratoire de recherche scientifique et technique de l'Union européenne, chiffrait que la production d'électrique des centrales au-fil-de-l'eau (qui dépend de l'écoulement du fleuve) était intérieure à la moyenne 2015-2021 pour de nombreux pays comme l'Italie, le Portugal et même la France. "La même baisse est constatée pour les niveaux des réservoirs hydroélectriques, affectant des pays comme la Norvège, l'Espagne, la Roumanie, le Monténégro et la Bulgarie, entre autres", explique le JRC.
La situation est particulièrement délicate en Norvège, qui dépend à 90% des ouvrages hydroélectriques pour sa production nationale. Les réservoirs hydroélectriques de la zone la plus touchée par la sécheresse sont remplis à hauteur de 49,3 %, contre une moyenne de 74,9 % pour la période 2000-2019 à cette époque. Aussi, le pays nordique, qui exporte d'ordinaire beaucoup d'électrons à travers l'Europe ou au Royaume-Uni, s'apprêterait à restreindre temporairement ses exports pour sauvegarder ses réservoirs en prévision de l'hiver, selon les déclarations de son ministre de l'énergie, lundi.
La France sent aussi le coup passer. EDF, qui exploite une grande partie du parc français, notait dans son dernier rapport financier que l'hydraulicité du pays (à savoir son débit mensuel par rapport à la moyenne interannuelle) était particulièrement faible, avec un niveau de remplissage des réservoirs à fin juin s'élevant à "68,4%, proche des minima historiques". Conséquence, EDF est obligé de surveiller en permanence le débit des cours d'eau et de gérer les stocks de façon préventive. Sa production hydraulique est du coup passée de 33,9 TWh à 25,5 TWh entre le premier semestre 2021 et 2022. Même constat chez la Compagnie du Rhône, qui a vu sa production baisser de 25% sur les sept premiers mois de l'année.
Le nucléaire, entre fantasme et réalité
En France, le débat se concentre comme chaque été sur la question des pertes de puissances sur le parc nucléaire liées à l'échauffement des fleuves. Alors qu'il prélève de l'eau de certains fleuves pour refroidir ses centrales (avant de la restituer, quasiment à hauteur de 100%), l'exploitant EDF est contraint par la loi de ne pas réchauffer le cours d'eau en aval de ses fleuves au-delà d'une certaine température via ses rejets. Une contrainte qui l'oblige chaque été à moduler sporadiquement la puissance de certains réacteurs, voire en arrêter de façon exceptionnelle, pour ne pas rejeter des eaux trop chaudes susceptibles d'avoir des impacts sur la faune et la flore locale. Depuis le début d'année et jusqu'au 5 août, 0,47 TWh ont été perdus pour cette raison, selon les calculs de la société Callendar Climate Intelligence, une start-up spécialisée dans l'évaluation des risques climatiques. Mais ce chiffre devrait gonfler. Le 6 août, EDF a annoncé que la nouvelle vague de canicule pourrait l'obliger à de nouvelles réductions. Problème, la situation est tellement tendue sur le front de l'approvisionnement électrique cet été que des dérogations exceptionnelles ont été accordées pour l'exploitant afin qu'il maintienne sa production et ce, même si la température des fleuves en question s'élève au-dessus des seuils admis dans des conditions d'exploitation normales.
Inacceptable pour les organisations écologistes et certains politiques, pestant contre l'impact de cet échauffement pour la faune et la flore. Certains, comme le patron de la France insoumise Jean-Luc Mélenchon ou le secrétaire général d'EELV Julien Bayou, estiment par ailleurs que ces problématiques que connaît le nucléaire chaque été le rendent "incompatible" avec le réchauffement des températures, ces épisodes devant s'intensifier d'ici à la fin du siècle. Naturellement, ce phénomène ne doit pas être négligé. Mais en réalité, les pertes liées aux phénomènes de sécheresse-canicule représentent 0,3% de la production annuelle d'EDF, soit une goutte d'eau. Les 0,47 TWh d'électricité perdus à cause des canicules depuis le début de l'année ne pèsent pas non plus grand-chose face à l'indisponibilité des réacteurs liés au phénomène de corrosion sous contrainte. Depuis le début d'année, c'est quasiment 30 TWh qu'EDF a perdus par rapport à 2021, essentiellement à cause de ce phénomène.
Cela étant dit, le risque d'indisponibilité pour les réacteurs sensibles au climat pour des raisons de sécheresse ou de canicule pourrait "augmenter d'un facteur deux à trois" d'ici 2050, selon le gestionnaire du réseau de transport d'électricité, RTE. "EDF évoque le chiffre de 0,3% mais c'est lissé sur l'année. Nous avons connu un été où jusqu'à 6,1 GW de capacités étaient hors service pour cause de sécheresse et de chaleur, soit 10% du parc hors service. En tant que tel, ce n'est pas suffisant pour être problématique pour le réseau, mais quand cela se combine avec d'autres aléas, on peut arriver à des situations compliquées", explique Thibault Laconde, le fondateur de Callendar Climate Intelligence.
Une situation qui appelle, selon cet expert, à une meilleure appréhension du risque climatique pour le nucléaire. "Sur le parc existant, cela sera difficile à faire évoluer autrement qu'à la marge. Les pertes vont augmenter mais cela devrait rester gérable. En revanche quand on construira de nouveaux réacteurs, il faudra éviter de reproduire les erreurs, et dimensionner les ouvrages pour qu'ils fonctionnent avec le climat de la fin du siècle, vu leur durée de vie." Une donnée à intégrer, mais pas insoluble comme le laissent entendre certains responsables écologistes. Ailleurs dans le monde, en Afrique du Sud, aux Emirats Arabes Unis ou même dans des Etats américains, certaines centrales nucléaires sont confrontées à des températures bien plus extrêmes qu'en France. EDF assure, de son côté, qu'il intégrera ces aléas climatiques dans la conception des futures centrales.
Le charbon et le gaz, aussi touchés
Le caractère toujours aussi clivant du nucléaire en France masque également les difficultés causées par la chaleur et la sécheresse sur les autres énergies. La centrale à gaz de Martigues a dû réduire sa production lors de la deuxième quinzaine de juillet. Si EDF évoque des causes externes liées à l'environnement, Thibault Laconde y voit là encore un effet des canicules. "Qu'elles soient nucléaires, à gaz ou au charbon, toutes les centrales thermiques doivent être refroidies. Celle de Martigues est habituellement refroidie par la Méditerranée", explique-t-il à L'Express. Or le réchauffement de la mer depuis le début de l'été rend impossible pour l'opérateur de la centrale, EDF, d'exploiter ses turbines à pleine puissance sans dépasser les seuils réglementaires de rejets auxquels il est également soumis.
La sécheresse a d'autres impacts collatéraux comme en Allemagne, où le niveau extrêmement bas du Rhin, qui entrave la circulation des navires de marchandises, a des effets sur la production électrique de notre voisin. L'énergéticien Uniper, qui exploite plusieurs centrales à charbon dans le pays, a prévenu en fin de semaine dernière que deux de ces réacteurs pourraient voir leur puissance réduite, faute de pouvoir s'approvisionner de façon normale.
L'éolien et le solaire en vase communicant
S'agissant enfin des deux moyens de production renouvelables intermittents que sont le solaire et l'éolien, le jeu de vase communicant entre les deux énergies joue son rôle à plein en cette période estivale par rapport à l'hiver. Avec l'été et l'épisode caniculaire, la production tirée du vent est évidemment très faible. Ce mercredi à 12 heures, l'éolien ne produisait qu'à hauteur de 18% de la production installée en France, contre 80% pour la production solaire. C'est régulièrement l'inverse pendant l'hiver. Cela étant dit, la part du solaire dans le mix français et européen (respectivement de 6% et 5%) ne lui donne pas un poids suffisant pour répondre correctement à une demande d'électricité vigoureuse, notamment eu égard au poids grandissant de la climatisation en Europe. Les fortes chaleurs jouent aussi sur le rendement des panneaux photovoltaïques (la production est liée à la luminosité), la température idéale de fonctionnement se situant autour de 25°C. De quoi alimenter encore un peu plus une flambée des prix dont l'Europe ne voit décidément pas le bout.
