Depuis la création de Doctolib, il y a sept ans, son PDG, Stanislas Niox-Chateau, s'est fixé pour objectif "d'améliorer l'accès aux soins des patients et le confort de travail des professionnels de santé". A ses yeux, la crise actuelle confirme l'impérieuse nécessité de moderniser notre système de santé, en revalorisant les salaires et les carrières des personnels, mais aussi en favorisant le financement des innovations.

L'EXPRESS Depuis deux mois, le monde hospitalier subit de plein fouet le choc du Covid-19, mais, par ricochet, le système de soins tout entier est en réalité percuté par la pandémie. Quel est l'impact de cette crise pour un acteur comme Doctolib ?

Stanislas Niox-Chateau : Il est énorme. Les derniers mois ont été les plus durs depuis la création de la société. Depuis le jeudi 5 mars, nous avons mis nos 1 400 salariés en home office, et je crois pouvoir dire que nous n'avons jamais autant travaillé ! Nous sommes mobilisés sur plusieurs fronts : d'abord, nous avons généralisé gratuitement la visioconsultation, un service que nous avons lancé depuis un peu plus d'un an, mais qui était resté au stade embryonnaire. Avant la crise, 3 500 médecins l'utilisaient, et cela représentait environ 1 000 consultations par jour. Le décollage est spectaculaire puisque, au moment où je vous parle, 33 000 professionnels de santé ont franchi le pas, et on compte désormais 100 000 téléconsultations quotidiennes. Pour Doctolib, la deuxième priorité est de favoriser la continuité de l'activité dans les cabinets, qui constitue un énorme enjeu de santé publique : on le dit peu mais, dans les cabinets libéraux, le nombre de consultations a chuté de 47 % pour les généralistes, de 71 % pour les spécialistes... Si on ne s'en préoccupe pas, l'impact de la crise sanitaire dépassera celui du coronavirus. Il est essentiel que les personnes souffrant de pathologies chroniques continuent à être soignées... Depuis un mois et demi, nous travaillons donc étroitement avec les praticiens, spécialité par spécialité, pour les aider à poursuivre leur activité, en réorganisant les salles d'attente, en réservant des plages aux malades atteints du Covid-19, en communiquant les règles et les consignes à leurs patients. Beaucoup d'autres choses vont être mises en place dans les semaines à venir... Ce que je décris là, nous l'avons fait aussi pour les hôpitaux, le Samu. Ce sont, pour la plupart, des services qui existaient déjà. Nous avons simplement accéléré pour permettre aux praticiens de traverser la crise.

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S'agissant de la téléconsultation, on peut faire le pari que les habitudes prises ces dernières semaines transformeront pour de bon la pratique des médecins et des patients. Quelle est la doctrine des pouvoirs publics en la matière ?

Le ministère de la Santé et l'Assurance-maladie sont plutôt en soutien. Les syndicats de médecins aussi. Tous poussaient depuis longtemps pour une adoption plus large de ces nouvelles pratiques : depuis septembre 2018, les téléconsultations sont remboursées comme les consultations présentielles ; mais jusqu'ici il n'y avait pas une adhésion massive des patients et des professionnels de santé, par manque d'information, tout simplement. Cela va changer avec la crise. 1 million de Français viennent de l'expérimenter, des dizaines de milliers de médecins ont utilisé l'outil, se sont rendu compte que ça fonctionnait, et commencent à comprendre les horizons qu'il peut ouvrir : augmenter la fréquence de contact avec les patients, réserver des plages à la téléconsultation plutôt que répondre à des e-mails non rémunérés, ou prendre des appels entre deux consultations... Tout cela contribue à libérer du temps médical. C'est bénéfique pour tout le monde.

On se dit en vous écoutant que Doctolib pourrait être une des rares entreprises à sortir renforcées de cette crise...

Le choc est moins sévère que pour d'autres secteurs d'activité, c'est sûr, mais, économiquement, la période est dure aussi, pour nous : nous allons essuyer une perte sur les mois de mars, avril, mai et probablement juin, puisque nous déployons tous nos services de façon bénévole ; sur la visioconsultation nous perdons par exemple 2,5 millions d'euros par mois... Ce qui est vrai, en revanche, c'est que la crise actuelle légitime notre discours. Depuis la création de Doctolib, il y a sept ans, nous ne cessons de dire que les praticiens et les hôpitaux utilisent des outils technologiques qui ont vingt ans de retard. Ils sont isolés, et n'ont pas à leur disposition assez de services innovants. Un programme d'investissement majeur aurait dû être mis sur pied pour la santé, qui est un bien commun. Aujourd'hui, on applaudit les soignants et on prend conscience du problème, tant mieux. Mais cela fait des années que nous aurions dû le faire. Dans un moment tel que celui que nous vivons, créer les cabinets et les hôpitaux de demain, améliorer l'accès aux soins des patients, devient absolument névralgique. Or c'est la raison d'être de notre technologie et de nos services.

En retenant les leçons de cette crise, quelles devraient être les priorités d'un futur grand programme d'investissement dans la santé ?

Je pense que la priorité absolue doit être de répondre à un double objectif : faire en sorte que les gens soient bien soignés, et faire en sorte que les 2 millions de Français qui travaillent dans le secteur de la santé (infirmières, médecins, personnels hospitaliers, secrétaires...) aient un meilleur confort de travail et s'épanouissent. Je le dis sans hésiter : s'il faut mettre des milliards d'euros dans les salaires des personnels de santé et la revalorisation de leurs carrières, ou dans les technologies pour moderniser les cabinets et les hôpitaux, ce sera une meilleure allocation de l'argent public que ce qui s'est fait jusqu'à présent. Attention, je ne suis pas fou : je ne dis pas qu'il faut dépenser sans compter. Parallèlement, il est indispensable de corriger ce qui doit l'être : on estime que les économies liées à l'inefficacité de notre système de santé se chiffrent en dizaines de milliards d'euros. Mais, selon moi, il faut sortir à tout prix de la logique économique de réduction des coûts dans le secteur de la santé, pour orienter les investissements uniquement vers l'amélioration des conditions de travail du personnel et la santé des patients.

Je voudrais souligner un autre point essentiel : comme je vous l'ai dit, face à l'urgence, nous avons déployé nos services gratuitement. En gros, aux mois de mars et d'avril, nous avons travaillé bénévolement, notamment sur la téléconsultation. Je ne le regrette évidemment pas. Mais c'est tout de même très révélateur de la déconnexion entre le financement de la santé et celui de l'innovation en matière de santé. Aujourd'hui, un service comme le nôtre est important en nombre d'utilisateurs - 50 millions de trafic en France et en Allemagne -, mais sa valeur économique et la reconnaissance de son utilité restent faibles. C'est une énorme erreur. Car les technologies et les services innovants sont des clefs de modernisation du système. Nous nous en sortons, car nous avons la chance d'avoir l'Etat français parmi nos premiers actionnaires, et d'autres investisseurs à nos côtés, qui nous permettent de nous projeter sur le long terme. Mais, la réalité, c'est qu'il existe de nombreuses start-up de e-santé formidables, innovantes, qui meurent faute de financements dans le système de soins actuel. Il faut y remédier au plus vite.

Concrètement, quelles innovations permettraient de transformer les hôpitaux et les cabinets médicaux ?

Elles sont à portée de main, vous savez... Il ne s'agit pas d'envoyer une fusée sur la Lune ! J'identifie en fait trois principaux axes de progrès : le confort de travail du praticien, la relation avec le patient et les relations entre professionnels de santé. Dans ces trois domaines, il y a plein de choses à imaginer, mais, si je devais résumer, je dirais que le cabinet ou l'hôpital de demain devraient être des endroits dans lesquels le médecin ou le professionnel de santé auraient plus de temps médical, moins de travail administratif, plus de confort de travail, plus d'outils d'aide au diagnostic ; cela veut dire des rendez-vous en ligne, des facturations dématérialisées, le recours à la téléconsultation, une aide à la prescription, une coordination des soins, de la prévention pour les patients, un suivi à domicile, un carnet de santé unique en ligne... Tout cela paraît basique. Mais ce serait révolutionnaire pour des professionnels de santé qui ont, jusqu'ici, rarement eu la chance de se voir fournir des innovations organisationnelles et servicielles. La crise, de ce point de vue, peut servir de déclencheur.

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Entre autres leviers susceptibles d'accélérer les changements dans le domaine de la santé, il y a l'exploitation des données personnelles. Quelle est votre position sur le sujet ?

Je pense qu'il faut impérativement protéger les données de santé. Nous avons même un positionnement jusqu'au-boutiste, puisque nous avons publié une charte sur ce thème fin janvier. Doctolib ne possède et ne contrôle aucune donnée personnelle de santé. Nous utilisons des hébergeurs agréés tant en France qu'en Allemagne, encadrés par de nombreuses règles de sécurité. C'est absolument fondamental, et je vous avoue que, lorsque nous avons découvert que, pendant la crise, les pouvoirs publics avaient ouvert la téléconsultation à des plateformes comme WhatsApp, Skype ou FaceTime, en en faisant même ouvertement la promotion, je suis tombé de ma chaise.

Nous avons investi des millions sur le sujet, Doctolib est une entreprise française, qui se fait auditer par la Cnil et utilise des hébergeurs agréés de données de santé, et on a l'impression que ça n'a servi à rien, que toutes les digues ont sauté en quelques jours... L'Allemagne n'a pas fait cette erreur : elle n'a pas baissé les bras sur la fourniture de solutions technologiques sécurisées : une trentaine de plateformes certifiées, dont la nôtre, peuvent y proposer des consultations à distance, en garantissant la confidentialité absolue des données. Dans des secteurs comme le nôtre, il faut une innovation humaine et éthique, des règles strictes. Et ce n'est pas parce que ces règles existent qu'elles nous empêchent de déployer nos technologies.

La santé est devenue un enjeu stratégique pour les géants de la tech. Comment leur résister ?

Dans la transformation de la santé, deux modèles s'opposent aujourd'hui : celui de certains grands acteurs anglo-saxons qui vise à remplacer une part des professionnels de santé par des technologies numériques, via l'intelligence artificielle, des algorithmes, des technologies de médecine prédictive ou préventive. C'est un pan de l'innovation médicale.

La deuxième approche, qui est la nôtre, est de considérer que les "offreurs de soins" sont au coeur de la transformation du système de santé. Qu'il faut donc les équiper de technologies et de services nouveaux, transformer la manière dont ils travaillent, et c'est cela qui va permettre d'améliorer l'accès au soin et la santé des gens par effet de rebond. Pourquoi ? Parce que la santé est un secteur humain par excellence. Il faut des algorithmes, bien sûr, de la technologie pour créer des médicaments ou aider les médecins au diagnostic. Mais, pour moi, la clef reste l'interaction humaine.