La crise n'empêche pas les profits. Alors que le groupe Orpea est au coeur d'une violente tempête médiatique suite à la parution d'un livre enquête sur les pratiques internes du groupe concernant des maltraitances supposées dans ses établissements, les finances d'Orpea se portent toujours bien. Ce mardi, l'entreprise a publié son chiffre d'affaires pour l'année écoulée et il ferait pâlir d'envie bon nombre de financiers.
Avec 4,2 milliards d'euros de revenus en 2021, le groupe se situe même dans la fourchette haute de ses anticipations financières puisqu'il tablait sur 4,155 milliards d'euros, soit une croissance annuelle de plus de 9%. Un chiffre qui est cependant en léger repli des performances passées puisque Orpea, véritable pépite boursière, a affiché un taux de croissance annuel autour de 15% sur la dernière décennie.

Le livre de Victor Castanet, "Les Fossoyeurs", sorti le 26 janvier 2022, et qui a révélé les pratiques du groupe Orpea
© / afp.com/Bertrand GUAY
Pas de transparence sur les sources de revenus
Seulement, pour celles et ceux qui souhaitent réellement savoir comment Orpea gagne sa vie, il faudra encore patienter. Le groupe se montre volontaire dans sa communication financière quand il s'agit de détailler ses implantations géographiques, de l'Europe jusqu'au Brésil ! Mais pas question d'être plus précis sur la répartition de son chiffre d'affaires. "Orpea n'a jamais diffusé le détail de ses revenus", plaide-t-on du côté de la communication du groupe. Tout juste sait-on que les Ehpad français représentent "moins de 25% du chiffre d'affaires" du groupe.
Pour connaître la répartition des revenus, il faut donc se référer aux chiffres du secteur. Et les Ehpad privés disposent principalement de trois sources. Les agences régionales de santé (ARS) règlent la partie "soins" des pensionnaires, soit un total de 7,9 milliards d'euros en 2019. Ensuite, ce sont les conseils départementaux qui financent la partie "dépendance", pour une somme globale de 3,6 milliards d'euros. Mais le gros des ressources provient des personnes âgées elles-mêmes qui déboursent plus de 13 milliards d'euros pour leur hébergement. Si l'on met de côté la partie soins qui est par nature non lucrative, la gestion des Ehpad ressemblerait donc beaucoup à celle des groupes hôteliers.
Des acquisitions pour soutenir la croissance
De ce fait, la croissance d'Orpea repose principalement sur deux piliers : des acquisitions et une politique immobilière offensive. En effet, pour continuer à grossir, Orpea achète des établissements, en France, mais aussi à l'étranger. En 2020, le groupe, a ainsi acquis près de 3000 lits pour un chiffre d'affaires cumulé de 220 millions d'euros via deux opérations, l'une dans l'Hexagone (16 établissements rachetés), l'autre en Irlande (15 établissements). Si ces mouvements peuvent paraître modestes comparé aux 111 800 lits dont disposait Orpea en cumulé en 2020, la concurrence est rude avec le rival Korian et les autres spécialistes de la dépendance comme DomusVi. Les cibles sur le marché sont rares, il faut donc bondir quand l'occasion se présente.
Une forte gestion immobilière
Par nature, l'activité des résidences seniors est très corrélée à l'immobilier. Orpea investit en moyenne plus de 500 millions d'euros par an dans des murs ce qui fait qu'aujourd'hui, le portefeuille immobilier du groupe affiche 6,8 milliards d'euros (+789 millions rien qu'en 2020). Un patrimoine immobilier qui a ainsi triplé en 10 ans !
Ces biens permettent aussi au groupe d'amortir les effets de la crise sanitaire puisque Orpea a vendu pour plus de 230 millions d'actifs immobiliers en 2020. Une pratique qui était peu développée jusqu'alors dans le groupe. Ce portefeuille sera aussi vital pour passer la crise réputationnelle, car dans le même temps, l'action du groupe a été massacrée depuis un mois.
L'action a perdu 60% en quelques jours
En Bourse, les effets de la tempête médiatique ont été immédiats. Depuis la sortie du livre du journaliste Victor Castanet, le titre Orpea a perdu près de 60% de sa valeur, faisant fondre la capitalisation du groupe à 2,3 milliards d'euros. L'action ne vaut plus que 35 euros, une catastrophe alors qu'il tutoyait, juste avant le déclenchement de la crise sanitaire, la barre des 120 euros !

Le nouveau PDG d'Orpea Philippe Charrier, devant la commission des affaires sociales à l'Assemblée nationale, le 2 février 2022
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Pour faire revenir les investisseurs, la direction peut bien sûr s'appuyer sur sa politique de dividende. Celui-ci n'a cessé de progresser jusqu'à la crise du Covid, passant de 10 millions d'euros redistribués en 2010 à 78 millions d'euros en 2018. Et si l'année 2019 fut blanche, le groupe a tout de même redonné près de 58 millions d'euros en 2020 à ses actionnaires. Sur ses 14 ans de cotation boursière, plus de 400 millions d'euros ont ainsi été redistribués sous forme de dividende.
Changer l'image et restaurer la confiance, deux missions délicates
Du reste, les actionnaires sont conscients qu'il faut restaurer la confiance. C'est pourquoi le fonds d'investissement Mirova, qui possède 3,9% du capital, a communiqué en début de semaine pour indiquer au marché qu'il comptait bien rester au capital d'Orpea. Mais pas à n'importe quel prix ! La filiale de la banque Natixis a demandé des changements profonds dans l'entreprise, à commencer par sa transformation en "société à mission" et ce dès la prochaine assemblée générale.
Ce statut, introduit par la loi Pacte de 2019, permet à une entreprise commerciale d'intégrer des objectifs sociaux et environnementaux auxquels elle consacre des moyens et un suivi. Cela ne répondra pas forcément aux réclamations formulées par les familles de pensionnaires qui s'apprêtent à porter l'action en justice. Mais cela constituerait un message dont les investisseurs apprécieraient la portée.
En attendant, le gouvernement a ordonné deux enquêtes confiées d'une part, à l'Inspection Générale des Affaires Sociales (Igas) et, d'autre part, à l'Inspection Générale des Finances (IGF). Le rapport définitif devrait intervenir à la mi-mars. De son côté, le Conseil d'administration d'Orpea a annoncé début février qu'il mandatait deux cabinets indépendants Alvarez & Marsal et Grant Thornton pour faire la lumière sur sa gestion.
