L'historien Francis Démier est connu pour la rigueur de ses travaux sur le XIXe siècle français, et plus particulièrement sur la période de la Restauration (1814-1830). Avec La Nation, frontière du libéralisme, il livre un nouveau texte consacré à son siècle de prédilection, portant sur son rapport au commerce international. Francis Démier commence son parcours historique à la signature du traité de libre-échange de 1786 entre la France et le Royaume-Uni. Il l'achève en 1914 avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale.
Son récit est construit de façon chronologique, ce qui le rend parfaitement clair. En outre, son style simple et direct en rend la lecture particulièrement agréable. Chaque chapitre associe, pour une période donnée, étude des thèses et des idées des différents acteurs économiques et présentation des décisions prises par les pouvoirs publics.
La tentation protectionniste
Ce que montre l'ouvrage, c'est que la tendance à toujours plus de liberté économique à l'intérieur du territoire s'est combinée à un maintien, pour ne pas dire un renforcement, des restrictions douanières, à l'exception notable du Second Empire. Celui-ci est en effet marqué par le traité Cobden-Chevalier de 1860 libéralisant les échanges avec le Royaume-Uni. En fait, si les économistes les plus influents sont favorables au libre-échange, le monde des entreprises de l'époque ainsi que le monde politique sont en revanche farouchement protectionnistes. Ces deux mondes voient dans le maintien de barrières douanières élevées le moyen de conforter la cohésion nationale. Pour eux, le protectionnisme permet d'une part de rivaliser avec la suprématie économique anglaise et d'autre part de contenir la puissance militaire de la Prusse puis de l'Allemagne. "Liberté au-dedans, protection au-dehors, tels sont les éléments de la régénération " proclame en 1814, à la chute de Napoléon Ier, un des hauts fonctionnaires de l'entourage de Louis XVIII.
Une vision très ancrée
La formule résume parfaitement l'état d'esprit dominant des élites françaises au XIXe siècle. Ainsi, les Républicains, qui prennent le pouvoir après la désastreuse guerre de 1870, pensent la même chose. Ils s'affirment en effet favorables à un "protectionnisme rationnel", en opposition à ce qu'ils appellent l'académisme libéral. Ils entament avec la politique de Jules Méline un processus d'augmentation systématique des droits de douane qui rompt avec la pratique et la logique intellectuelle du Second Empire. Alors que dans la France d'aujourd'hui, le discours politique devient insidieusement de plus en plus protectionniste au nom de la souveraineté nationale, il est instructif de mesurer combien ce discours est ancré dans l'inconscient collectif national.
La nation, frontière du libéralisme, Libre-échangistes et protectionnistes français 1786-1914, par Francis Démier, CNRS Editions, 450 P., 26 ¤.
Note de L'Express 5/5
