Jean-Michel Steg est un banquier d'affaires connu et reconnu dans les milieux financiers. Mais il a un violon d'Ingres qui l'éloigne des salles de marché, à savoir l'Histoire. Il se passionne plus particulièrement pour la Première Guerre mondiale et vient de sortir un texte original dans la forme et dans la démarche qui s'intitule Qui a gagné la guerre de 14 ?. La question peut paraître saugrenue dans notre pays, qui s'enorgueillit d'avoir forcé l'Allemagne à capituler le 11 novembre 1918. L'originalité du livre tient d'abord à ce que chacun de ses six chapitres est consacré à un 11 novembre. Outre celui de 1918, il aborde celui de 1919 - où déjà des doutes sur la pérennité de la paix se font jour, Clémenceau étant devenu aux yeux d'une partie des Français le "Perd-la-victoire" - puis ceux de 1938, 1941, 1945, pour finir par le 11 novembre 2018, marqué par "l'itinérance mémorielle" d'Emmanuel Macron.
Au travers de ce parcours, l'auteur raconte comment l'Europe du XXe siècle s'est "suicidée". Dans cette galaxie des 11 novembre, celui de 1938 (vingt ans après l'armistice) est particulièrement frappant. L'Europe d'alors, lâchement rassurée par les tout récents accords de Munich, minimise l'atrocité des pogroms de la nuit allemande du 9 au 10 novembre, la tristement célèbre Nuit de cristal. Elle affiche un incroyable aveuglement sur la nature du régime nazi. Rares sont ceux qui osent dire que Hitler est déterminé à mettre en oeuvre son programme ignoble et donc que la reprise de la guerre momentanément arrêtée en 1918 est inéluctable.
Maîtrisant parfaitement son sujet, Jean-Michel Steg remet en cause quelques idées reçues. Il rejoint le point de vue de ceux qui font de la Seconde Guerre mondiale le prolongement de la Première. Mais il considère que cette dernière n'est elle-même que la conséquence d'une politique d'affirmation de la puissance allemande commencée dès 1866 avec la victoire de la Prusse sur l'Autriche à Sadowa. En fait, le XXe siècle aurait pu, ou même dû, être allemand. Mais le militarisme prussien a conduit le pays à se fourvoyer et à entraîner dans sa chute l'Europe tout entière.
De même, si Jean-Michel Steg dénonce l'excès des réparations initialement demandées à Berlin après 1918, il souligne qu'en définitive, l'Allemagne a très peu payé, grâce notamment à une certaine duplicité anglaise dont Keynes fut un des plus habiles porte-parole. A l'opposé, la France avait honoré sa signature en 1871. Et elle a été pillée sans vergogne par les occupants nazis entre 1940 et 1944. Voilà un texte intelligent et intéressant, dont la lecture est malheureusement gâchée par une multitude de coquilles et d'erreurs de détail.
Qui a gagné la guerre de 14 ? de Jean Michel Steg, Perrin, 267 pages, 19,90 ¤
Note de l'Express 4/5
