"Pour réussir tous ensemble, il nous faudra faire des choix. [...] Pour réussir tous ensemble, il faudra nous transformer tous ensemble.[...] Ce qu'il nous faut viser, c'est que notre transformation s'accélère et qu'elle emmène tous les secteurs de la maison." Dans ce rapport intitulé "Radio France 2022", que l'Express a pu consulter et présenté lundi au CSE extraordinaire de l'entreprise, Sibyle Veil, arrivée en 2018 à la direction de Radio France, tente de rassurer ses troupes. En présentant un projet principalement axé vers l'innovation numérique.

Mais elle annonce aussi une bien triste nouvelle : d'ici trois ans, il faudra que la Maison Ronde réalise 60 millions d'euros d'économies, soit 20 millions d'euros par an. C'est beaucoup, et c'est même trois fois plus que ce qui était jusqu'alors demandé par l'État. Trois raisons sont avancées par la direction de Radio France pour justifier ces restrictions supplémentaires : d'abord, il faudra s'adapter à la baisse des contributions de l'État, qui s'élève à 20 millions d'euros, il faudra également compenser l'augmentation mécanique des charges, qui s'élève elle aussi à 20 millions d'euros, et enfin, se donner les moyens d'investir dans la transformation numérique, à hauteur de 20 millions d'euros.

25 millions d'euros d'économies sur la masse salariale

Sur ces 60 millions d'économies tout pile, donc, cinq millions concernent, si l'on en croit ce rapport, les "coûts de diffusion", vingt millions "les ressources propres", et dix millions d'euros sur le "redéploiement des moyens." "Et 25 millions d'euros concernent les charges sur le personnel", précise Valeria Emanuele, représentante du Syndicat national des journalistes (SNJ) à L'Express, alors que la masse salariale représente 57% du budget du groupe public. Sur Twitter, le SNJ a d'ores et déjà calculé que cela pourrait représenter 285 postes supprimés.

Dans le rapport "Radio France 2022", pourtant, aucune suppression de poste n'est clairement évoquée, mais plutôt la possibilité de départs volontaires. On parle même d'un "pacte social" pour "être plus fort". "Certains de nos collaborateurs pourraient souhaiter quitter volontairement l'entreprise. Nous leur apporterons un accompagnement conforme aux valeurs de Radio France (mobilités sécurisées vers d'autres projets professionnels, aménagements de fin de carrière)." Et pour ceux qui voudraient rester, Radio France annonce qu'elle misera sur leurs compétences, et leur permettra d'évoluer "dans le cadre d'une démarche de gestion des emplois et des parcours professionnels", avec un "triplement" des formations des salariés.

Autre axe soulevé par ce rapport de 39 pages, la "lutte contre la précarité." Comprendre : avoir de moins en moins recours aux CDD afin de "mieux maîtriser les dépenses." Quant aux vacances, ou jours de fractionnement des salariés, ils pourraient également être revus à la baisse. "Des évolutions seront proposées à la négociation sur l'organisation du temps de travail et des congés, annonce le rapport. Elles devront nous permettre de libérer du temps, de gagner en souplesse dans l'organisation du travail."

Un accord de méthode qui devrait être signé en juin

Tout ceci reste flou, regrette Valeria Emanuele. "La suppression de congés, ce n'est pas dit concrètement, mais on sait bien que ça va arriver. Disons qu'on nous le laisse entendre." Pour le moment, il n'y a toutefois aucun moyen de savoir combien de personnes pourraient être amenées à partir, ni combien de jours de congés pourraient être finalement supprimés. Tout ceci devrait être déterminé après la signature d'un accord de méthode, entre la directions et les différentes organisations syndicales représentatives, "dès le début du mois de juin". "Cet accord de méthode devra précisément définir avant l'été trois sujets essentiels : les points de négociation, les objectifs à atteindre et le calendrier des discussions", indique ce même rapport.

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Autre point d'accroche entre les projets de "Radio France 2022" et les aspirations éditoriales des journalistes de Radio France : ces 20 millions d'euros qui devront être générés par la publicité, ainsi que par l'enregistrement de musique de films ou de livres audio. Une "machine à cash" qui pourrait aboutir à une forme de privatisation de l'entreprise publique. "C'est une forme de privatisation de la production de nos contenus, remarque avec L'Express Jean-Paul Quenesson, délégué Sud de Radio France. Alors que jusqu'à présent, notre politique était d'informer, d'éduquer et de divertir, voilà que l'on doit maintenant réfléchir à la rentabilité. C'est un tournant pour notre belle maison." Notre interlocuteur annonce que les syndicats ne vont pas se laisser faire. "C'est une politique à laquelle on ne peut souscrire. Au-delà des conditions de travail des salariés, on craint une forme de paupérisation de l'entreprise."

Au sein de Radio France règne désormais une "colère sourde", remarque Jean-Paul Quenesson. "Il y a une incompréhension totale des salariés, raconte-t-il à L'Express. Nous avons fait face à des coups de rabot successifs depuis 2014, l'entreprise a fait des efforts dans son organisation, et un pacte social a été conclu. Nous avons déjà fait preuve de souplesse, avec des concessions très importantes."

En 2015, Radio France apprenait qu'elle devait économiser 50 millions d'euros en quatre ans. Une grève de 28 jours avait eu lieu cette année-là, après les annonces de restrictions budgétaires et des réductions d'effectifs de Mathieu Gallet, alors président de Radio France. Quatre ans plus tard, la surprise est palpable. "Nous sommes à un moment où Radio France va mieux, et on nous annonce que l'on va supprimer des postes", rappelle Valeria Emanuele. Radio France brille en effet par ses audiences : lors de la dernière vague Médiamétrie, France Inter passait devant RTL devenant la radio la plus écoutée de France. Sans oublier que, pour la deuxième année consécutive, le groupe prévoit un budget à l'équilibre en 2019, avec près de 650 millions d'euros de chiffre d'affaires. Contactée par L'Express, la direction de Radio France ne souhaite pas faire de commentaire, soulignant qu'elle doit rencontrer l'ensemble des salariés dès demain.