"Le pic de l'épidémie approche: à quand l'embellie pulmonaire?" Même en temps de crise sanitaire majeure, le Canard enchaîné garde son humour et publie en manchette, ce mercredi encore, un joli jeu de mots. Fondé en 1916 (après un faux-départ en 1915 avec la parution de quelques numéros) par Maurice Maréchal et vendu chaque semaine à des centaines de milliers de lecteurs, l'hebdomadaire satirique avait choisi jusqu'à présent de ne paraître que sous forme papier, délaissant la forme numérique. Roi des kiosques, le Canard y a toujours mis en place de belles piles de journaux, et les ventes ont toujours été à la hauteur, s'envolant vers les sommets lorsque ses scoops faisaient trembler la République - la dernier beau lièvre levé par l'hebdo étant l'affaire Fillon, qui entraîna la chute du candidat à la présidentielle de 2017.
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Mais, alors que le Covid-19 bouleverse profondément la société, l'une de ses plus vieilles institutions s'adapte aussi aux conséquences du confinement. Comme le signale ce mercredi un petit texte destiné en première page à ses lecteurs, le Canard signale que ceux qui n'auront pas trouvé leur journal préféré en kiosque pourront le lire sur le site du journal, "moyennant 1 euro". Il a fallu néanmoins à l'équipe "se résoudre à réduire" la pagination, "victime du coronavirus". L'hebdo passe en effet ce mercredi de 8 à 4 pages. Quant aux abonnés qui auront du mal à être livrés, ils ont également la possibilité de retrouver leur journal en ligne.
Site et compte twitter a minima
Il faut dire que trouver un kiosque en ces temps confinés relève de la gageure, même si les magasins de presse peuvent rester ouverts. Le Canard le souligne: "Malgré les efforts de nos imprimeurs, de nous routeurs, des facteurs et des marchands de journaux, nombreux sont les lecteurs qui n'ont pu se procurer" le journal, souligne l'hebdomadaire. Ce dernier, naviguant à contre-courant du reste des médias, avait jusqu'à présent estimé qu'il pouvait se passer d'une présence sur les réseaux numériques et ne proposait pas d'abonnement internet. Il ne dispose pas d'application sur les smartphones, et entretenait a minima et pour la forme jusqu'à présent un site internet et un compte twitter.
Avec la fermeture progressive des points de vente, les problèmes de distribution de la presse dûs à la mauvaise santé de Presstalis, et maintenant la crise sanitaire limitant les mouvements des lecteurs, la rédaction s'est donc décidé à suivre le mouvement général poussant les éditeurs à parier sur une diffusion numérique des journaux. "C'est un numéro historique, mais contrairement à ce que prétendent certains confrères pas toujours bien intentionnés, nous ne refusions pas la modernité. Le volatile n'a rien contre le numérique, mais simplement on voulait privilégier le papier", a expliqué Michel Gaillard à Europe 1.
"S'indigner" puis "rire"
"Aujourd'hui, on n'a pas vraiment le choix au regard des problèmes de distribution et faute de pouvoir être dans tous les kiosques, nous n'avons plus vraiment le choix pour atteindre nos lecteurs et essayer de leur apporter à la fois des informations et un peu de gaieté". Et de conclure: "Depuis plus de cent ans, on s'est transmis l'attachement au papier parce que les kiosquiers par exemple étaient les VRP du Canard à une époque. Maintenant, qu'est-ce qu'il va se passer? C'est un peu comme le confinement, quand va-t-il s'arrêter? On verra plus tard"
Bénéficiant d'une importante trésorerie, le Canard enchaîné - qui publie ses comptes chaque année - a toujours puisé sa force dans sa maquette vintage immuable, ses huit pages grand format, son absence de couleurs - excepté un peu de rouge de-ci de-là -, ses dessins, l'absence de publicité dans ses pages, un prix de vente stable.
Ses scoops ont rythmé depuis toujours la vie publique française, de la feuille d'impôts de Chaban-Delmas à l'affaire des diamants offerts par Bokassa à Valéry Giscard d'Estaing en passant par le rôle joué par Maurice Papon dans la déportation des juifs, les frais de bouche de Jacques Chirac ou encore les vacances offertes en Tunisie à Michèle Alliot-Marie par un proche du pouvoir en plein "printemps" arabe... "Mon premier mouvement, quand je vois quelque chose de scandaleux, expliquait Maurice Maréchal, est de m'indigner, mon second mouvement est d'en rire. C'est plus difficile, mais autrement plus efficace". Symbole de la presse indépendante avec son cocktail alliant investigation et satire, le Canard a, comme nombre de titres de presse, vieilli avec ses lecteurs. Montrer le bout de la palme sur Internet l'aidera forcément à trouver une nouvelle jeunesse.
