Sommaire

Numéro du 18 novembre 1968

- Régions : la France divisée

- Pétain, le retour du père failli

- Prague étranglée

- L'après Mai-68 : les derniers jours du Certificat d'études

- Cassettophilie et magnétofolie

- Mireille Balin, mort d'une femme fatale

- La minute des réclames

- Au bon chic de la semaine

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Couverture de L'Express n° 906 du 18 novembre 1968.

Couverture de L'Express n° 906 du 18 novembre 1968.

© / L'EXPRESS

Régions : la France divisée

Prenant la mesure de la crise de Mai-68, le général de Gaulle veut aller au-delà des réformes sociales, économiques et universitaires : il lance la "régionalisation", qui aboutira au référendum perdu de 1969... et à son départ.

"'Sous l'Ancien Régime comme de nos jours, il n'y avait ville, bourg, village, ni si petit hameau de France, qui pût avoir une volonté indépendante dans ses affaires particulières ni administrer à volonté ses propres biens. Alors, comme aujourd'hui, l'administration tenait donc les Français en tutelle'. Parce que cette constatation désabusée de Tocqueville en 1856 n'a rien perdu de sa véracité ; parce que le général de Gaulle, en voulant, pour le coup, décoloniser la province, a libéré des forces dont il ne soupçonnait probablement pas la vigueur, une nouvelle bataille divise la France : celle des régions. Elle peut remodeler profondément la Nation."

Article sur la régionalisation, L'Express du 18 novembre 1968.

Article sur la régionalisation, L'Express du 18 novembre 1968.

© / L'EXPRESS

Pour ou contre les régions ? Sur cette question brûlante commencent à se compter les légions de combattants, de part et d'autre de nouvelles et parfois surprenantes frontières qui brouillent les oppositions classiques [...] tandis qu'une fois de plus déchiré, M. Michel Debré se tient jour après jour frémissant en attendant la contre-attaque. 'Créer de vastes régions fort indépendantes du pouvoir central, n'est-ce pas préparer une Europe 'intégrée' où l'idée de France n'aurait plus qu'un caractère folklorique, car la Nation serait déjà désintégrée ?' demandait-il, dès 1963, dans son livre Au service de la Nation.

Aujourd'hui, 30% des Français assumant des responsabilités, et qui, selon une enquête du C.N.R.S., sont 'jacobins', c'est-à-dire partisans d'un fort pouvoir centralisateur, se demandent s'ils vont devoir renier l'autorité unitariste de Paris, Philippe le Bel et Richelieu, Bonaparte et Clemenceau. Au oui franc et massif des provinces à la réforme régionale s'oppose une résistance qui se lève dans l'ombre. [...]

'Je ferai l'éloge de la centralisation à la tribune de l'Assemblée, proclamait la semaine dernière M. Alexandre Sanguinetti, corse, fougueux et jacobin. La victoire de la Gironde, c'est la mort de la France.'

Indifférent aux professions de foi jacobines comme aux réticences camouflées sous le voile des objections techniques, le Général entend poser, avec la régionalisation, une pièce maîtresse de l'héritage qu'il veut léguer à la France : la participation.[...] Depuis la crise de mai, le risque est devenu nécessité." (Robert Franc)

Pétain, le retour du père failli

L'histoire fait écho à une polémique toute fraîche, qui a pollué "l'itinérance mémorielle" d'Emmanuel Macron : pour la première fois, à l'occasion du 11 novembre, une gerbe est officiellement déposée sur la tombe du maréchal Pétain, sur l'île d'Yeu. Ce geste présidentiel se répétera en 1973, 1978, puis de façon annuelle entre 1987 et 1992, à l'initiative (discrète) de François Mitterrand, qui y renonce définitivement en 1993 lorsque l'opinion l'apprend et s'en émeut.

Pétain et de Gaulle en 1927, L'Express du 18 novembre 1968.

Pétain et de Gaulle en 1927, L'Express du 18 novembre 1968.

© / L'EXPRESS

"Le général de Gaulle a attendu que les passions autour de Philippe Pétain, signataire de l'armistice en 1940 et figure de proue d'une demi-France asservie, soient tombées, pour faire resurgir de l'oubli Philippe Pétain, animateur méthodique et obstiné de la victoire de Verdun. En faisant déposer, le 11 novembre, par M. Jean Reiller, préfet de Vendée, une gerbe sur la tombe exilée de l'ex-maréchal de France, en rendant hommage à l'homme 'qui ranima l'armée française', le président de la République a concilié le goût de l'unité nationale, le respect de l'histoire cinquantenaire et la piété secrète qui lie toujours le fils au père."

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Prague étranglée

Fidèle à sa couverture régulière de la crise tchécoslovaque, depuis le Printemps de Prague jusqu'à l'intervention militaire soviétique en août 1968, L'Express chronique le durcissement sécuritaire, qui s'étend à toute la société.

"Trois mois après l'agression, trois semaines après la ratification du diktat de Moscou, Prague reste encore une ville d'opposants. Mais la situation ne cesse de s'y dégrader. Les Tchèques et les Slovaques se réinstallent, certains avec une sorte de masochisme héréditaire, dans la 'longue nuit' de la résistance aux forces étrangères. Les 'collaborateurs', quelques milliers, sont connus de tous, recensés et identifiés. Mais les hommes de l'équipe dirigeante, en particulier MM. Alexandre Dubcek et Josef Smrkovsky, qui, depuis le début de l'été, livraient contre les Russes une terrible bataille de retardement, apparaissent las, à bout de nerfs et d'arguments. [...]

Dessin de Tim sur l'intervention soviétique en Tchécoslovaquie, L'Express 18 novembre 1968.

Dessin de Tim sur l'intervention soviétique en Tchécoslovaquie, L'Express 18 novembre 1968.

© / L'EXPRESS

"Au cours d'une émission de radio, on pose à dix ouvriers, tous vétérans du Parti, la question suivante : 'Dans les circonstances présentes, convient-il de s'appeler camarade ou monsieur ?' Réponse unanime : 'Monsieur'. Beaucoup plus résolus que les intellectuels, les ouvriers tchèques donnent des leçons d'intransigeance à certains journalistes. [...] Cet esprit de fronde, sous des formes diverses et avec une véhémence variable, a gagné toutes les couches de la population, y compris les rangs de la police. Un témoin m'a rapporté que des apprentis délateurs, venus au commissariat de leur quartier dénoncer un voisin ou un compagnon d'atelier comme au bon vieux temps du nazisme et du stalinisme se sont ensuite fait rosser au coin d'une rue par des commandos punitifs prévenus par les policiers eux-mêmes." (Michel Salomon)

L'après-Mai 68 : les derniers jours du Certificat d'études

La fin du Certificat d'études, L'Express du 18 novembre 1968.

La fin du Certificat d'études, L'Express du 18 novembre 1968.

© / L'EXPRESS

Dès 1968, le Certif' est à l'agonie ; les réformes de l'après-Mai 68 semblent lui asséner le coup de grâce. A partir de 1971, ce diplôme sera réservé aux adultes. En 1989, il sera définitivement supprimé.

Bien des nostalgiques ont noté que le niveau a baissé en orthographe (comme en ont témoigné des copies des années 20 comparées à celles d'élèves soumis aux mêmes épreuves en 1995) ; d'autres parlé de mythe, les professeurs ne présentant que leurs meilleurs élèves au Certif'...

"Il avait 87 ans. Tombé des favoris austères de Jules Ferry, il avait le teint jaune des parchemins dont se contentent les pauvres. C'était le couronnement d'un savoir. Aux meilleurs il donna le goût d'une longue culture. Pour beaucoup il ne fut que le pathétique amas de balbutiements destinés à végéter dans une mémoire infidèle. Comme tout ce qui est gratuit et obligatoire, le certificat d'études primaires descendait de la Révolution par le truchement de la République. Il a succombé à la contestation de mai, légalisée par M. Edgar Faure. Un décret va bientôt confirmer sa mort et organiser sa succession. Dès 1970, les 150 000 élèves qui auraient dû subir cette épreuve jadis redoutée oublieront qu'il a jamais existé."

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Cassettophilie et magnétofolie

1968 est l'année où le magnétophone à cassettes audio inventé par Philips au début de la décennie commence à prendre en France.

La vogue des cassettes audio, L'Express du 18 novembre 1968.

La vogue des cassettes audio, L'Express du 18 novembre 1968.

© / L'EXPRESS

"M. Marcel Bleustein-Blanchet, P.D.G. de Publicis, vient d'ajouter à sa panoplie musicalo-automobile personnelle un lecteur de bandes en stéréophonie. Brigitte Bardot ne se sépare plus de sa minicassette K7 que pour se plonger dans les flots sonores de son lecteur japonais Bel Air à huit pistes. Un homme d'affaires mélomane et éclectique confie à qui veut l'entendre les délices de sa magnétofolie : 'J'ai un magnétophone dans mon bureau pour suivre, sur cartouche, un cours d'informatique ou une conférence de Galbraith. Un cassettophone dans ma salle de bains pour me raser avec Jeanne Moreau. Une minicassette dans ma voiture pour écouter Pablo Casals en allant à la chasse' [...] 'Nos compatriotes ont mis trois ans à devenir cassettophiles, dit un technicien du son. Mais la passion commence à les gagner. Après les médecins - 50 % de la clientèle actuelle - et les avocats, ce sont les cadres et les jeunes qui sont contaminés, avec tous ceux qui veulent échapper à l'emprise de la radio ou à la manipulation des disques, de toute manière exclue en voyage'. En secret, quelques novateurs vont même déjà plus loin. Ils visent le magnétoscope. Après la musique sur mesure, ce sera l'image à la carte."

Mireille Balin, mort d'une femme fatale

Dans un beau texte, Françoise Giroud exhume une figure mythique du cinéma d'avant-guerre et de l'Occupation, la vamp de Pépé le Moko et de Gueule d'amour, morte dans la misère et l'oubli, le 9 novembre 1968.

"Elle... Elle, c'est la femme ravagée que l'on a enterrée la semaine dernière. Elle s'appelait Mireille Balin. Elle avait 57 ans. Depuis de longues années, elle subsistait avec 20 Francs par jour que lui versait une organisation charitable dévouée aux artistes nécessiteux, 'La roue tourne'. La roue, pour elle, ne tournera plus. Elle avait été bien belle, Mireille Balin, du temps que Jean Gabin, le gangster exilé de Pépé le Moko, lui disait, ébloui : 'Tu sens le métro. En première'. Du temps que le cinéma ignorait l'ambiguïté et racontait des histoires simples d'amour et de mort où les hommes se tuaient pour des 'femmes fatales'. La femme fatale a disparu de notre mythologie."

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La minute des réclames

La reine de Saba revue et corrigée par l'esprit 1968 avait donc un bikini vert dans sa garde-robe ; l'archéologie biblique n'est pas en mesure de le confirmer.

Publicité pour le tourisme en Israël, L'Express du 18 novembre 1968.

Publicité pour le tourisme en Israël, L'Express du 18 novembre 1968.

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Au bon chic de la semaine

Pour la femme : la robe-tunique à franges, tout droit sortie d'un Western hippie (coiffure de squaw comprise) ; pour les hommes : les chemises se colorent et le cheveu pousse.

Mode féminine et masculine, L'Express du 18 novembre 1968.

Mode féminine et masculine, L'Express du 18 novembre 1968.

© / L'EXPRESS