Sommaire
Numéro du 12 août 1968
- Sondage et analyse : Dieu et les Français
- L'après-Mai 68 : les Comités contre la "subversion"
- Nixon président ?
- Revel : le grignotage des libertés
- Milieu : la mort de Jeannot le Triste
- Raymond Aron : la révolution introuvable
- Libby Jones : manuel de strip-tease
- La minute des réclames
- Au bon chic de la semaine
1968 DANS LE RÉTRO >> Recevez chaque semaine la newsletter dans votre boîte e-mail en vous inscrivant gratuitement

Couverture de L'Express n°892 du 12 août 1968.
© / L'Express
Sondage et analyse : Dieu et les Français
En couverture, L'Express s'intéresse aux rapports des Français avec la foi... exclusivement chrétienne, à l'époque, comme en témoigne la photo de couverture - à aucun moment, on ne prévoit, on ne soupçonne même la place prépondérante qu'occuperait une autre religion dans l'espace public, cinquante ans plus tard. L'article peut se lire également en creux, donc.
En 1968, le débat oppose le seul christianisme à une nouvelle trinité, encore bien vivace : idéologie, technologie, consumérisme.

Sortie de l'église de la Madeleine, L'Express du 12 août 1968.
© / L'EXPRESS
"Sur les murs du grand amphithéâtre de la Sorbonne, en mai dernier, un graffiti : 'Savez-vous qu'il existe encore des chrétiens ?' Oui, on le savait. Mais on ne savait pas toujours qu'il y en eût autant : or les trois quarts des Français se déclarent croyants. Interrogés par l'Ifop, lors d'un sondage réalisé en exclusivité pour L'Express, 10% seulement des adultes déclarent improbable l'existence d'un Dieu tout-puissant, 9% l'excluent totalement et 7% refusent de se prononcer, 74%, au contraire, jugent cette existence 'certaine' ou 'probable'. Mais que les trois quarts des Français s'affirment 'croyants' ne signifie pas que la société française de 1968 soit encore une civilisation chrétienne, qu'elle s'inspire des valeurs du christianisme. [...] Etonnant contraste dans la société française en 1968 : l'affirmation incontestable de la croyance en Dieu se superpose à la réalité non moins évidente d'une civilisation qui se passe de Dieu. Dieu, dans la même époque, ressuscité et aboli. C'est là la grande contradiction spirituelle des temps modernes en France." (Jacques Duquesne)
L'après-Mai 68 : les Comités contre la "subversion"
"Dans son reflux, la vague de panique qui a succédé à l'onde révolutionnaire de mai a, elle aussi, laissé quelques galets épars : les Comités de défense de la république (C.D.R.) ont survécu au triomphe électoral du régime, comme certains Comités d'action révolutionnaire à l'échec des 'enragés'. Et il ne se passe guère de jour sans qu'un C.D.R. de Paris ou de province mette en garde le public, trop aisément rassuré à son gré, contre la menace de 'l'entreprise totalitaire'. Ainsi, l'autre jeudi, le C.D.R. de Caen a annoncé la création d'une section 'éducation nationale' visant à 'démasquer les agents de la subversion' et à 'empêcher qu'ils ne se servent abusivement de l'autorité de la chaire pour organiser l'encadrement révolutionnaire des classes d'âges de 14 à 20 ans et saper les bases morales de notre civilisation'. [...] La famille est, en effet, une des institutions que les C.D.R. jugent menacées et dont ils veulent assurer la défense. Autre valeur en péril, selon Pierre Chaunu, professeur d'histoire à Caen : la laïcité. 'J'entends ce terme, dit-il, dans le sens fort de pluralisme politique, qui s'oppose à tout embrigadement intellectuel ou politique'. [...] Quant aux députés gaullistes, ils sont circonspects : 'Les C.D.R., explique l'un d'eux, seront, face à d'éventuels désordres, l'aiguillon de la majorité. Ils peuvent la réveiller ou la rendre folle'." (Guillemette de Véricourt)

Articles sur les CDR dans L'Express du 12 août 1968.
© / L'EXPRESS
Nixon président ?
Le 5 août 1968 commence à Miami la Convention nationale républicaine qui consacre Richard Nixon comme son candidat à la présidentielle de novembre, face à Hubert Humphrey, le candidat choisi par les Démocrates après l'assassinat de Robert Kennedy.

Richard Nixon dans L'Express du 12 août 1968.
© / L'EXPRESS
"Le candidat républicain compte sur un raz de marée électoral qui sanctionnerait quatre ans de faillite démocrate. Lasse de poursuivre à l'extérieur une guerre incertaine, angoissée d'entendre monter chez elle le cri de révolte des opprimés, l'Amérique l'élirait au bénéfice du doute. [...] C'est mardi que M. Nixon a remporté la bataille. Reçu par les délégations de plusieurs Etats du Sud, il est parvenu à lever les doutes que M. Reagan y avait semés, en faisant une démonstration impressionnante de virtuosité professionnelle. Il l'a faite dans le style du programme électoral que venait d'adopter son parti et dont on a pu dire qu'il se déclarait en faveur de tout, sauf du crime et de la pauvreté. Les Républicains sudistes ont très peur du 'troisième candidat', M. George Wallace, fanatique délibéré de la ségrégation, qui risque de leur enlever un grand nombre de suffrages". (Emile Guikovaty)
Le diagnostic de L'Express se vérifiera en novembre : Nixon battra en effet Humphrey de justesse, et le troisième homme, le candidat "indépendant" George Wallace, viendra troubler le jeu du bipartisme, en emportant près de 14% du vote - cas rare dans les présidentielles américaines.
Revel : le grignotage des libertés
L'écrivain s'inquiète du recul des libertés en France, à l'occasion de crises graves qui rendent pérennes des lois d'exception qu'on prétendait temporaires.
"L'arsenal répressif se grossit peu à peu au fil des circonstances présentées par le Pouvoir comme exceptionnelles. Après la disparition de ces circonstances, la marge d'action de l'arbitraire ne cesse de s'élargir. Autre constante ou quasi-constante : toute atteinte aux libertés fait tache d'huile et, avec le temps, se renforce au lieu de s'atténuer."
Milieu : la mort de Jeannot le Triste

Vendetta dans le milieu corse, dans L'Express du 12 août 1968.
© / L'EXPRESS
Évocation quasi-cinématographique, aujourd'hui exotique, des moeurs du milieu.
"Ses rares amis l'appelaient 'Panse' ; tous les autres, 'Jeannot le Triste'. C'était Jean-Albert Panserani, 43 ans, un truand corse monté à Paris. Voilà une quinzaine de jours qu'on ne le voyait plus draguer Pigalle. On l'a découvert, l'autre samedi, tassé dans le coffre de sa 404 bleue abandonnée rue des Poissonniers, à Saint-Ouen. Mort en promenade, comme on dit. Exécution ? Liquidation, plutôt, l'acharnement du tueur le démontre : cinq balles dans le dos, une boucherie." (Pierre Accoce)
Raymond Aron : la révolution introuvable
L'intellectuel commente les événements (contemporains) de mai 1968 dans son livre La Révolution introuvable, dont L'Express publie les bonnes feuilles. "Raymond Aron est un homme paisible qui, dans les grandes occasions, fait grincer les dents". Dix ans plus tard, il écrira régulièrement dans les colonnes du journal.

Raymond Aron dans L'Express du 12 août 1968.
© / L'Express
"La révolution devant laquelle se pâment d'ex-marxistes, depuis longtemps révoltés contre le stalinisme ou le soviétisme, se définit par le refus du clivage entre dirigeants et dirigés, hiérarchie et masses. L'effondrement de la hiérarchie universitaire leur semble annonciatrice et symbolique de l'effondrement de toutes les hiérarchies puisque, dans l'Université, étudiants et enseignants se distinguent à la fois par l'âge et par le savoir et que, de ce fait même, la hiérarchie prend un caractère doublement inévitable et rationnel. Pourquoi des hommes cultivés et intelligents ne peuvent-ils résister à ce qui me paraît, à moi, délire ? Pourquoi ont-ils oublié d'un coup la leçon de tous les penseurs qu'ils ont lus, et souvent avec tant d'érudition, depuis Aristote jusqu'à Lénine en passant par Machiavel et Marx ? L'explication varie selon les individus. Edgar Morin sympathise avec la Commune estudiantine qui m'inspire une répulsion immédiate : on ne discute pas des goûts. [...] La leçon que je tire des événements de mai coïncide sur un point avec celle qu'Edgar Morin ou Claude Lefort en tirent : la fragilité de l'ordre moderne. Ils s'en félicitent et je m'en inquiète. Ils rêvent d'un ordre libertaire que symbolise l'idée d'autogestion : je tiens cet ordre pour radicalement exclu bien que je n'exclue pas plus la libéralisation progressive."
Libby Jones : manuel de strip-tease

Manuel d'effeuillage pour épouses américaines, dans L'Express du 12 août 1968.
© / L'EXPRESS
"Active, efficiente, autoritaire jusqu'à la tyrannie, pudique jusqu'à la froideur, partageant son temps entre son club ou sa ligue et son intérieur, tel est le portrait robot de l'épouse américaine. Déjà sujet à quelques réserves, il va devenir totalement erroné. La responsable : Libby Jones. A la fois majorette, suffragette et présentement reine du strip-tease, elle restera peut-être dans l'histoire comme la première garde rose d'une révolution d'un genre nouveau. [...] En 80 pages et 113 croquis, Mme Jones dévoile tout. Forte de la certitude que 'c'est moins ce qu'une femme a sur le dos qui compte que la façon de l'enlever', Libby dit comment. Depuis les gants (les ménagères les moins favorisées peuvent éventuellement garder ceux de la vaisselle) jusqu'à la culotte de dentelle, en passant par les morceaux de bravoure que sont le soutien-gorge, les bas et le porte-jarretelles, elle brosse les thèmes d'une stupéfiante symphonie érotico-domestique, qui tient à la fois de la danse rythmique, de l'acrobatie au sol et, en tout cas, de l'exploit sportif".
La minute des réclames
Cela tombe sous le sens... la Ferrari de toute jeune maman, c'est un mini-tracteur rouge.

Publicité pour mini-tracteurs dans l'Express du 12 août 1968.
© / L'EXPRESS
Au bon chic de la semaine
Été oblige, la robe dite "toute courte" est fort économe en tissu - ou alors diaphane. La cuisse s'y montre généreuse et le bandeau autour du front fleure bon le western spaghetti.

Mode estivale dans L'Express du 12 août 1968.
© / L'EXPRESS
