On avait laissé Travis Kalanick en 2017, au bord du gouffre. Acculé par les accusations de harcèlement sexuel, le fondateur d'Uber avait dû quitter précipitamment la tête du géant américain des VTC et disparaître de la circulation. Pour de bon, pensait-on à l'époque, tant la chute de celui qui fut longtemps considéré comme l'un des petits génies de la Silicon Valley avait été violente... Mais c'était compter sans le réseau et surtout le flair du milliardaire de 45 ans. Car Travis Kalanick, qui s'est fait plutôt discret pendant près de quatre ans, a eu le temps de préparer son retour avec sa nouvelle société, CloudKitchens, une start-up spécialisée dans le secteur des "cuisines fantômes" ou "cuisines virtuelles".

Derrière ce concept un brin nébuleux se cache en réalité une idée assez simple : des cuisines de restaurant dédiées exclusivement à la vente à emporter. Déjà en vogue avant la crise du Covid-19, cette activité a littéralement explosé avec les confinements à répétition. Et la société que Travis Kalanick a discrètement créée en 2016, alors qu'il était encore chez Uber, en a très largement profité. La particularité de CloudKitchens, c'est que la start-up qui compte seulement quelques dizaines de salariés ne gère pas directement des "cuisines fantômes". Comme quelques autres rares sociétés (Kitchen United par exemple), elle rachète des locaux, souvent des entrepôts, qu'elle transforme en cuisines avant de les louer à des restaurateurs qui veulent étendre leur activité ou lancer une marque de restauration uniquement dédiée à la livraison. CloudKitchens, dont les revenus ne sont pas publics (la société n'est pas cotée), vend aussi des services additionnels de marketing et de gestion des commandes.

Cap sur l'Europe

Depuis un peu plus d'un an, la jeune pousse basée à Los Angeles, qui a entre-temps lancé ses propres marques de cuisines fantômes (B*tch Don't Grill My Cheese, Excuse My French Toast...) qu'elle met à disposition sous licence, achète des emplacements à tour de bras aux Etats-Unis et en Asie où la société compte déjà des centaines de locaux. Pour se financer, Kalanick peut compter sur sa fortune personnelle - il a notamment vendu pour 300 millions de dollars d'actions Uber en 2019 - et sur les largesses du fonds souverain saoudien, qui a investi 400 millions de dollars dans sa société fin 2019.

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Mais c'est surtout en Europe que Travis Kalanick avance désormais ses pions, toujours sans faire trop de bruit. Déjà présente au Royaume-Uni avec quelques emplacements, la start-up valorisée aux alentours de 5 milliards de dollars multiplie les ouvertures sur le Vieux Continent : Espagne, Italie... CloudKitchens mise aussi beaucoup sur la France. Selon le site financier britannique Sifted, la société de Travis Kalanick a racheté ces derniers mois plusieurs emplacements dans la région parisienne, où le marché ne cesse de se développer. Selon plusieurs études, il représenterait déjà plus d'une centaine de millions d'euros.

Travis Kalanick arrivera-t-il toutefois à se développer en Europe aussi bien qu'aux Etats-Unis et en Asie ? Le défi est de taille tant la concurrence est féroce sur le Vieux Continent. Entre les petits acteurs spécialisés et les géants de la livraison comme le britannique Deliveroo - coté en Bourse depuis avril 2021 - ou l'espagnol Glovo, les places sont chères. "C'est un marché en forte croissance, mais il y a beaucoup de compétition", souligne Anton Soulier, patron de Taster, considéré comme l'un des leaders du marché en France avec plusieurs marques de cuisines fantômes. Signe de la difficulté de se lancer sur ce marché, l'américain Uber Eats a jeté l'éponge en 2020, notamment à cause de ses difficultés en Europe. Une information qui n'a évidemment pas échappé à Travis Kalanick.