(MISE A JOUR)Les mois passent mais rien ne semble y faire. La tension sur les semi-conducteurs, ces puces électroniques que l'on retrouve dans les appareils électroniques grand public mais aussi désormais dans toutes les voitures neuves, ne semble pas vouloir s'apaiser. Une absence de perspective qui oblige le taiwanais TSMC à passer de fortes hausses tarifaires, révèle le Wall Street Journal. Le leader mondial des semi-conducteurs devrait ainsi augmenter ses tarifs de 10 % pour ses puces les plus en pointe - celles que l'on retrouve notamment dans les smartphones - et jusqu'à 20 % pour les moins avancées - celles destinées à l'automobile, entre fin 2021 et début 2022. Une mauvaise nouvelle de plus pour Renault, Stellantis et consorts, dont les finances ont déjà été durement impactées par la pandémie. Cette hausse des prix doit permettre au géant taiwanais d'investir massivement dans son appareil de production - 100 milliards d'euros prévus dans les trois prochaines années ! - afin d'accroître sa capacité de production. De quoi desserrer le goulot d'étranglement et faire face à une demande qui ne cesse de croître. Retour sur notre enquête sur les raisons de cette pénurie, publiée en février dernier.

"Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé." On ne sait pas si les pontes de l'industrie automobile sont amateurs du poète Alphonse de Lamartine, mais nul doute que ce vers doit aujourd'hui les frapper par son évidence. Un à un, ces dernières semaines, les constructeurs ont dû lever le pied sur les cadences, allant parfois jusqu'à fermer des usines pendant plusieurs jours, faute de livraisons suffisantes de semi-conducteurs. Renault a ainsi mis sur pause trois sites, dont celui de Sandouville (Seine-Maritime), tandis que Stellantis (fusion PSA - Fiat Chrysler), a dû geler des lignes de production dans une usine en Espagne et une autre en Allemagne. "C'est un effort de guerre quotidien pour réussir à se fournir", confie un porte-parole de Stellantis.

Si le mécano planétaire de l'industrie automobile se retrouve aujourd'hui sévèrement grippé, c'est que les voitures modernes sont truffées de ces puces électroniques. "Il y en a en moyenne plus de 1000 par véhicule, et ce chiffre ne va faire que grimper avec les voitures électriques, connectées et autonomes", souligne Jérémie Bouchaud, directeur du département "semi-conducteurs pour l'industrie automobile" chez IHS Markit. Sans semi-conducteur, pas de voiture. C'est aussi simple que cela.

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Les raisons de la rupture ? La pandémie, pour commencer, qui, en obligeant la planète à se convertir en masse au télétravail, a fait bondir les ventes de PC et de smartphones. "Un travail à distance rendu possible par le 'cloud' (le stockage des données en ligne), qui, aussi virtuel soit-il, nécessite quantité de serveurs informatiques eux aussi gourmands en semi-conducteurs", pointe Jean-Pierre Corniou, directeur général adjoint de Sia Partners. La sortie en fin d'année des dernières consoles de Microsoft et de Sony ainsi que le déploiement de la 5G ont achevé de mettre sous tension la filière.

Mais, dans cette crise, l'industrie automobile souffre plus que les autres. "Les constructeurs ont stoppé leurs commandes dès les premiers confinements. Résultat, quand ils ont recontacté leurs équipementiers en août, les carnets de commandes étaient déjà pleins", raconte Jérémie Bouchaud. Les stocks ? "Inexistants : le monde automobile a la culture du just-in-time, car les stocks coûtent de l'argent et pèsent sur des marges déjà minces", explique Pierre Gerfaux, responsable du secteur automobile chez Accenture.

60 milliards de cash en moins

Le problème, c'est que cette pénurie va perdurer. "Le pire est à venir, il faudra attendre jusqu'au troisième trimestre pour voir l'offre et la demande commencer à s'aligner", estime Jérémie Bouchaud. "Au premier trimestre, 700 000 véhicules ne seront pas assemblés : si on extrapole à l'ensemble de l'année, cela devrait faire de trois à quatre millions de véhicules, soit environ 60 milliards d'euros de cash, qui ne rentreront pas dans les caisses des constructeurs", calcule Pierre Gerfaux. Bien sûr, on pourrait voir cela comme un simple report de trésorerie. Mais les caisses des industriels ont déjà été asséchées par la chute des ventes due à la pandémie. Surtout, "une usine qui ne tourne pas, c'est un gouffre financier", poursuit le consultant automobile.

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Logiquement, l'affaire a largement dépassé le cadre des affaires. Les gouvernements français et allemands ont tenté de faire pression sur leurs homologues taïwanais, dans l'espoir que ces derniers contraignent le champion local TSMC - plus de 55% du marché mondial des semi-conducteurs - à livrer en priorité les constructeurs occidentaux. En vain. Le plan de charge atteint ses limites, et il faut de six à neuf mois pour qualifier une nouvelle ligne de production. Une dangereuse dépendance, alors que la numérisation de l'économie et le développement des villes intelligentes vont faire exploser la demande en puces électroniques.

La ministre déléguée à l'Industrie, Agnès Pannier-Runacher, a assuré sur BFMTV être "en train de discuter avec la Commission européenne pour remettre de l'argent dans cette filière". Il y a urgence, alors que la Chine et les Etats-Unis sont déjà engagés dans une course de vitesse pour mettre la main sur ce marché stratégique.