L'annonce, le 2 avril, n'est pas passée inaperçue : les deux principaux dirigeants de Sodexo, la présidente du conseil d'administration, Sophie Bellon, et le directeur général, Denis Machuel, ont décidé de renoncer à 50% de leur rémunération sur les six prochains mois, afin d'alimenter un programme mondial de soutien aux salariés du groupe impactés par la crise sanitaire. Le directeur général renonce également à sa part variable sur l'exercice en cours, tout comme les membres du comité exécutif (qui renoncent aussi à 10% de leur salaire fixe sur six mois) et les 200 plus grands managers du groupe. L'objectif est de financer une enveloppe de 30 millions d'euros qui sera consacrée aux collaborateurs les plus touchés par l'arrêt des activités consécutif à la pandémie.

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Sur les 470 000 salariés du groupe spécialisé dans les services (restauration, maintenance de sites, tickets repas et carte-cadeau), 100 000 sont actuellement mobilisés dans les hôpitaux, maisons de retraite et prisons, mais des milliers d'autres, qui travaillaient dans des universités, écoles, entreprises, sont au chômage partiel (c'est le cas de 15 000 salariés en France, soit presque la moitié des effectifs) ou ont perdu leur emploi, si la législation locale ne prévoit pas de protection particulière. L'entreprise a bien procédé à des transferts d'employés - 5000 ont ainsi déjà été réaffectés à d'autres activités - et créé des passerelles avec des partenaires ou fournisseurs qui eux sont en manque de main-d'oeuvre (dans la distribution ou l'e-commerce), notamment aux Etats-Unis. Mais cela ne suffit pas pour limiter les effets de la crise sur les personnels.

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Le geste de ces dirigeants réduisant de moitié leur rémunération n'étonne guère les spécialistes de la gouvernance, qui saluent régulièrement Sodexo comme un groupe exemplaire en la matière. L'Afep de son côté avait appelé dès le 29 mars ses membres à participer à l'effort national en réduisant le dividende versé en 2020 aux actionnaires et en demandant aux dirigeants de baisser leur rémunération d'un quart, si leur entreprise recourait au dispositif de chômage partiel financé par l'Etat français. Une demande réitérée par la secrétaire d'Etat Agnès Pannier-Runacher, le 31 mars.

Laurent Burelle, président de Plastic Omnium et actuel président de l'Afep, baissera ainsi son salaire de 25% tout comme les 300 plus hauts managers de l'équipementier automobile. Le patron de Michelin va lui aussi renoncer à un quart de sa rémunération le temps de l'arrêt des activités ; son homologue de Nexans va la réduire de 30% en avril et mai, les autres membres du comité exécutif et les top managers de 15%. Mais à ce stade, aucun n'est allé aussi loin que les dirigeants de Sodexo (50% pendant six mois).

L'initiative prise par la direction du géant de la restauration collective est d'ailleurs antérieure à l'appel de l'Afep et du gouvernement. Le fait que plus de 40% du chiffre d'affaires de Sodexo soit réalisé en Amérique du Nord n'y est sans doute pas étranger : même s'il est encore trop tôt pour déterminer précisément les impacts futurs sur l'emploi, le groupe sait qu'il n'évitera pas plusieurs milliers de licenciements, notamment aux Etats-Unis.

Confiance et fierté

Au-delà du geste, de la confiance, ou de la fierté qu'il inspire aux collaborateurs, il révèle une attitude de leadership face à la crise, souligne Jennifer Flock, partner chez Heidrick. Un leadership délibérément inclusif qui permet de mieux traverser la crise et sera sans doute un accélérateur pour en sortir. Avec un conseil d'administration féminisé à 58% (7 femmes sur 12 membres), présidé par une femme (la seule dans le CAC 40 à ce jour) et un comité exécutif féminisé à 30% (6 femmes sur 20 membres), Sodexo est identifié par le chercheur Michel Ferrary, fondateur de l'Observatoire de la féminisation des entreprises comme une championne de la diversité (seul le groupe Kering fait mieux). Mais aussi de l'inclusion : le pourcentage de femmes au comité exécutif y est le reflet du pourcentage important de femmes dans l'encadrement et d'une politique affirmée de promotion professionnelle des femmes.

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Quels sont les avantages d'un tel leadership inclusif ? Face à la crise, il fait vraiment la différence, estime Jennifer Flock. Et ce, pour au moins trois raisons. Quand les salariés travaillent à distance, il faut entretenir le lien, faire collaborer les équipes, obtenir le maximum de chacun dans un contexte d'éloignement et d'isolement. "Trop souvent, les entreprises maintiennent des individus aux marges, peu ou pas écoutés, peu ou pas exploités au niveau de leur compétence. Or dans une situation de crise, les ressources humaines sont précieuses, il faut savoir tirer le meilleur parti de 100% de ses effectifs, capitaliser sur toutes les énergies." Ce que fait Sodexo en réaffectant des personnels, quand cela est possible, sur les sites en tension.

Faire face à des situations inédites

Autre atout pour les entreprises qui ont misé sur la mixité et plus largement la diversité de leurs équipes : leur capacité à se montrer innovantes et à résoudre des problèmes complexes. Avoir une variété de perspectives autour de la table est précieux quand il faut affronter des situations inédites. Diversité de genre mais aussi de nationalité et de culture : ainsi, les sociétés qui comptent dans leur comité exécutif des membres issus du continent asiatique ont pris plus tôt que les autres la mesure de la crise sanitaire qui allait déferler sur l'Europe.

"C'est d'ailleurs assez inquiétant de voir que parmi les 1371 membres des comités exécutifs des sociétés du SBF 120 en 2019, seuls 31 venaient d'Asie-Pacifique, 17 d'Amérique Latine et 3 d'Afrique ou du Moyen-Orient, relève Jennifer Flock. Une majorité écrasante des 26% de membres étrangers de ces comex provient de pays anglo-saxons, tandis que les pays émergents sont sous-représentés." C'est l'un des enseignements qui ressort de l'étude menée par L'Express et Heidrick&Struggles sur les comités exécutifs des sociétés du SBF 120 en 2019.

La diversité des talents et des compétences se révèle aussi un atout quand il s'agit de basculer d'une production à une autre, voire de transférer du personnel sur des activités nouvelles. Enfin, et ce n'est pas le moindre de ses vertus, elle permet à l'entreprise d'être davantage représentative de ses marchés et de ses clients. Précieux en temps de crise... et de reprise !