Dix minutes d'intervention et pas mal d'approximations. La performance télévisée de Jean Castex jeudi soir sur TF1 n'a probablement pas levé tous les doutes des téléspectateurs devant leur poste. Dépêché au 20H pour apporter la réponse gouvernementale à la hausse des prix du carburant, le Premier ministre a annoncé la mise en place d'une "indemnité inflation" de 100 euros, que toucheront 38 millions de Français.

Jusqu'ici, tout est clair. Mais les explications chiffrées fournies par Jean Castex pour justifier cette mesure laissent quand même perplexe. Petite opération de "fact checking".

Une augmentation moyenne de "9 centimes par litre de plus à la pompe sur l'année"?

On se demande comment le gouvernement est parvenu à ce résultat. Penchons-nous donc sur les chiffres publiés sur le site Internet de l'Ufip (l'Union française des industries pétrolières), qui détaille quotidiennement les prix TTC de l'essence dans les stations-service. Le 1er janvier 2021, le prix du litre de gazole s'établissait en moyenne en France à 1,2750 euro quand celui du SP95 atteignait 1,3690 euro. Au 15 octobre 2021, toujours selon les données de l'Ufip, les litres de gazole et de sans-plomb étaient respectivement passés à 1,558 euro et 1,657 euro. Soit une augmentation de 28 centimes environ pour les deux carburants et une progression depuis le début de l'année de +21%. Un chiffre qui semble bien loin de ceux avancés par le Premier ministre.

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Même en comparant les prix moyens à la pompe sur la période allant du 1er janvier au 15 octobre 2021 par rapport à la même période en 2020, les prix sont là encore en augmentation de 14 (+11%) et 19 centimes (+14%).

D'où sortent les 80 euros de surcoût de la facture essence ?

Le deuxième point d'interrogation concerne les 80 euros de surcoût, en moyenne, du budget carburant chiffré par le gouvernement. Dans le dernier bilan énergétique de la France portant sur l'année 2019 mais publié début 2021, le ministère de la Transition écologique jugeait que la dépense courante en carburant d'un ménage français approchait les 1542 euros sur l'année.

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Aucune donnée n'a en revanche été publiée s'agissant de l'année 2020, probablement marquée par un effondrement de ces dépenses dans le sillage des confinements successifs. Si on applique l'augmentation des tarifs à la pompe sur ce budget moyen, on arrive plutôt à un surcoût proche de 300 euros sur l'année. Là encore, très loin des 80 euros mentionnés par Jean Castex.

Un coût budgétaire du "choc énergétique" plutôt proche de 10 milliards

Cette "indemnité inflation" de 100 euros devrait donc être versée à tous les Français gagnant moins de 2000 euros net par mois. Soit près de 38 millions de nos concitoyens. D'après les services du Premier ministre, le coût budgétaire de cette mesure devrait atteindre 3,8 milliards d'euros. Si on ajoute la revalorisation du chèque énergie accordée en septembre (soit un coût de 600 millions d'euros en 2021) et la perte de recettes fiscales provoquée par le blocage des prix du gaz et de l'électricité (évaluée précisément à 5,1 milliards d'euros sur l'ensemble de 2022), l'Etat a mis sur la table quasiment 9,5 milliards d'euros pour compenser ou limiter les effets du choc énergétique. Une somme à mettre en rapport avec les 30 milliards du grand plan d'investissements présenté la semaine dernière.

S'il paraît nécessaire de protéger et d'aider les ménages les plus modestes, le non-ciblage d'une grande partie de ces aides pose question. Il aurait sans doute été préférable d'utiliser une partie de cette enveloppe pour accélérer l'investissement : massification des stations de recharge, aide supplémentaire au changement de système de chauffage ou à l'achat de véhicules électriques. Le gouvernement a fait le choix de la paix sociale à quelques mois de la présidentielle : un calcul court-termiste et coûteux.