"Je m'en moque !" : voilà une réplique qui s'inspire plus du franc-parler chinois que de l'héritage de la perfide Albion ! Ce fut la réponse adressée en octobre dernier par la chief executive de Hongkong, Carrie Lam, au principal lobby de l'industrie financière de la ville, dont la moitié des membres annonçait le début d'une vague de licenciements rendue nécessaire par les restrictions aux voyages à l'international. En imposant désormais une quarantaine de 21 jours à tout voyageur de l'étranger, Hongkong, ville traditionnellement la plus hospitalière au trafic aérien, lui est devenue la plus hostile...

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Le "port aux parfums" prétend redécouvrir la mission qui lui avait été assignée dès 1997, lors de la passation de pouvoir à la Chine : servir la mère patrie, le mainland. Si, à l'époque, il s'agissait de rendre capitalistes plus de 1 milliard de Chinois, l'enjeu est aujourd'hui de fusionner à terme avec la ville voisine de Shenzhen, de manière à construire un pôle de 20 millions d'habitants qui concurrencerait Shanghai. Située au coeur de la nouvelle Greater Bay Area, Hongkong était déjà appelée, avant la crise sanitaire, à transformer la région du Guangdong en une "Californie du XXIème siècle", capable de marier fabrication industrielle et logiciels de l'intelligence artificielle, pour construire le futur Internet des objets.

La Chine se referme

Le Covid a accéléré la donne : le mainland fait clairement le choix de l'indépendance par rapport au reste du monde, et privilégie l'accélération de sa demande intérieure. Pari difficile à relever dans le contexte d'éclatement de la bulle immobilière, à la suite de la débâcle du promoteur immobilier Evergrande. C'est le sens de la mission confiée à Hongkong : aider à constituer pour la première fois un revenu financier tiré de l'immense épargne des foyers chinois. Changement de cahier des charges : alors que Hongkong excellait depuis vingt ans à attirer 75% des investissements directs étrangers vers le territoire chinois, la Chine s'assure aujourd'hui, par ses exportations, d'une balance des paiements positive. Et l'empire du Milieu veille désormais à ce que les introductions en Bourse à Hongkong enrichissent non plus les investisseurs locaux ou internationaux, mais plutôt les épargnants chinois.

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A quoi bon en effet créer 700 milliards de dollars de valeur grâce au groupe Tencent (WeChat) si cela doit profiter essentiellement à des investisseurs hongkongais ou étrangers ? Ne vaut-il pas mieux bâtir une finance circulaire à l'avantage de la seule Chine, qui permet déjà, à travers le Stock Connect, de transférer chaque année 75 milliards de dollars venus de la région du Guangdong vers Hongkong, en contournant officiellement le contrôle des changes en vigueur ?

Le nouveau rôle de Hongkong

Hongkong, devenu un "Monaco où l'on travaille", voit certes les sièges sociaux panasiatiques déserter la ville, mais se console en constatant que les grandes marques de luxe y ont déjà retrouvé leur volume d'affaires de 2019, grâce à la seule clientèle locale, et ce malgré l'absence de près de 60 millions de touristes. Hongkong se console également en observant que les prix délirants de l'immobilier continuent de défier les lois économiques sous la pression des acheteurs du continent chinois. Et Hongkong se console enfin en inaugurant le nouveau musée d'art contemporain chinois, le M+, ambitionnant de rivaliser avec le Moma et Beaubourg.

Une page se tourne. Ce nouveau chapitre présente certes de nouvelles opportunités, mais également de nouvelles menaces, passées sous silence par le gouvernement : une récente étude indiquait qu'une entreprise réduisant son budget de voyages d'affaires de 50% obérait sa capacité d'innovation dans les mêmes proportions que si elle amputait son budget de recherche & développement de 25%. De même, en maintenant ses frontières fermées quand l'Occident commence à les rouvrir, le gouvernement hongkongais fait un choix à rebours de la capacité historique d'innovation de sa population. Il défie également sa jeunesse, à commencer par ses diplômés, dont 25% déclaraient récemment vouloir chercher un premier emploi à l'étranger. "Chérie, j'ai rétréci les gosses !" aurait sans doute été une réplique plus appropriée de la part de Carrie Lam à l'industrie financière internationale.

David Baverez est investisseur, installé à Hongkong depuis 2011. Il est l'auteur de Chine-Europe : le grand tournant (le Passeur éditeur, 2021).