Difficile de rêver meilleure publicité mondiale. Gratuite qui plus est. Ce gros coup de pouce à la start-up européenne Wire est venu du célèbre lanceur d'alerte Edward Snowden. En septembre dernier, l'ancien consultant de l'agence de renseignement américaine, la NSA, aujourd'hui exilé en Russie, déclare à ses 4,2 millions d'abonnés sur Twitter que l'e-mail n'est pas un moyen sécurisé pour communiquer. Et d'ajouter : "Signal ou Wire sont des solutions plus sûres." Le premier est une messagerie instantanée grand public pour mobile ; le second est une plateforme de communication professionnelle payante (de 5,80 à 9,50 dollars par mois) encore peu connue. Le coup de projecteur fait connaître le service à nombre d'internautes. Et six mois plus tard, l'épidémie de coronavirus va lui donner un nouveau souffle. "Nous sommes un concurrent de Slack, de Zoom ou encore de Microsoft Teams dans l'univers de la visioconférence et du travail en ligne, indique son PDG Morten Brogger. De ce point de vue, nous faisons partie des gagnants de la pandémie."

Un gagnant à double titre. La plateforme a non seulementenregistré durant le confinement une progression de 400% du nombre d'utilisateurs avec plus de 1 300 entreprises obligées de communiquer avec leurs salariés, mais elle a aussi tiré profit de la prise de conscience européenne de la très forte dépendance aux outils américains. Car Wire possède son siège social à Berlin, en Allemagne, et a été créé en 2012 par le danois Janus Friis, bien connu chez les entrepreneurs d'Internet pour avoir cofondé le logiciel de partage de fichiers KaZaA et le système de voix sur Internet Skype, revendu au site de commerce en ligne eBay en 2005 pour 2,6 milliards de dollars. "Evidemment, les questions de souveraineté technologiques nous aident, mais si nous n'avions pas un bon produit, très sécurisé, cela ne servirait à rien", ajoute le dirigeant.

Une technologie européenne, vraiment?

Une raison pour laquelle EY, l'un des plus importants cabinets d'audit et de conseil au monde, lui a fait confiance. Tout comme des clients oeuvrant dans des domaines sensibles : la finance, les infrastructures critiques (énergie, transport...) et les institutions. Au mois de mars, l'hebdomadaire allemand Der Spiegel révélait que la Chancellerie testait outre-Rhin Wire avec l'aval de l'Office fédéral de la sécurité des technologies de l'information. Ses concepteurs assurent qu'il est impossible d'intercepter les clefs de chiffrement nécessaires aux oreilles indiscrètes qui souhaiteraient accéder aux échanges. La société française Quarkslab s'est penchée sur le niveau de sécurité de plusieurs messageries et notamment sur leurs capacités à ne pas être détournées par un individu malveillant. "Un utilisateur a les moyens de vérifier s'il est bien en train de communiquer avec la personne avec laquelle il pense échanger sur Wire, tempère Frédéric Raynal, P.-D.G. de Quarkslab. Mais le fait-il ? Par ailleurs, l'arrivée d'un fonds américain au capital de l'entreprise fait peser un risque juridique sur la confidentialité des communications si une enquête était ouverte par un juge outre-Atlantique."

Depuis l'investissement de 8,2 millions de dollars du fonds Morpheus Ventures, dévoilé en novembre dernier, beaucoup de voix ont critiqué cette opération. Une réaction "purement émotionnelle", selon le P.-D.G. de Wire, qui assure ne pouvoir accéder à aucun contenu même à la demande d'un juge. L'argument ne convainc pas. "C'est une sombre stratégie pour une application autrefois prometteuse", a souligné un déçu. L'auteur de cette critique : Edward Snowden. Deux mois après avoir fait son éloge, le lanceur d'alerte s'est ravisé.