Avec ses 10 millions d'entrées en France, Avatar, de James Cameron, est plus qu'un succès cinématographique, c'est un phénomène de société. Il en dit long sur notre capacité de pratiquer le dédoublement de personnalité à l'heure d'Internet. Car un avatar, avant d'être un alter ego bleu à queue magique flanqué d'un lézard volant multicolore, c'est d'abord l'identité numérique de l'internaute.
Qui fréquente un peu les blogs, les forums et les réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter sait que l'avatar est l'autre représentation de soi-même dans les univers numériques. On commence modeste, par un pseudo du genre Robert 46, et on termine starisé sur un blog où l'on s'est choisi une autre identité, une autre apparence, pour interpréter dans la "cyberlife" un personnage qui n'est pas complètement nous. Exactement comme dans le film de Cameron. Les familiers des jeux vidéo savent que l'avatar est au joueur ce que Spider-Man est à Peter Parker, une sorte de superhéros bien pratique pour bondir, oser, surfer, se téléporter ; bref, pour être plus fort et se prendre pour un demi-dieu. Etymologiquement, un avatar n'est-il pas, dans la religion hindouiste, une incarnation sur terre de Vishnou?
Les personnalités publiques et les artistes connaissent bien le problème, puisqu'ils gèrent leur vie publique et leur vie privée. Grâce à Internet et à notre avatar, nous pouvons désormais faire de même. Mme Michu côté cour, Fantômette côté Net. Mieux: on peut n'être personne dans la vie réelle et devenir quelqu'un sur le réseau. Internet a matérialisé la prophétie warholienne du quart d'heure de célébrité.
Avatar a mis en relief un vieux fantasme du dédoublement, déjà présent dans Tron, de Walt Disney: un concepteur de jeux vidéo y devient personnage de son jeu. Idem pour Matrix, où les personnages ne sont qu'une représentation de la réalité virtuelle pendant que les humains dorment gentiment dans des cocons gluants. Internet a fait de nous des superhéros en chambre planqués derrière leurs écrans... "Je est un autre", comme l'écrivit Rimbaud. C'est le paradoxe de cette époque, qui nous encourage, par la psychologie, à rester nous-mêmes, et fait de nous, en même temps, des as de la duplication personnelle en ligne. Alors, si tu veux faire connaissance avec moi, dis-moi qui sont tes avatars et je te dirai "combien" nous sommes...