Les actionnaires aiment souvent rappeler aux dirigeants d'entreprise qui sont les vrais patrons. Ce 30 septembre 2013, Tim Cook, nommé deux ans plus tôt PDG d'Apple, va en faire l'expérience. Ce soir-là, il est invité dans un luxueux appartement de la 5e Avenue à New York, dominant Central Park. Son hôte est Carl Icahn, légendaire prédateur de Wall Street. Il ne s'agit pas vraiment d'un dîner de courtoisie. D'ailleurs, Cook est flanqué de son directeur financier Peter Oppenheimer. Icahn est direct : il est temps qu'Apple "rende l'argent" aux actionnaires, sous la forme d'un rachat d'actions de grande ampleur.
Selon le journaliste Tripp Mickle qui raconte l'anecdote dans son excellent livre After Steve : How Apple Became a Trillion-Dollar Company and Lost Its Soul (Harper Collins, 2022), Steve Jobs ne voulait pas entendre parler de ce genre de pratique. Ayant connu la quasi-faillite, il préférait mettre de côté les profits pour faire face à un éventuel retournement du marché et investir dans de nouveaux produits. En 2013, Cook est dans une situation différente avec une pression accrue des grands actionnaires - à l'instar d'Icahn qui détient pour 2 milliards de dollars de titres Apple - agacés par la tirelire géante de 130 milliards alors accumulée par l'entreprise, qui doublera par la suite.
A l'issue du dîner, Carl Icahn publiera une lettre appelant Apple à s'endetter afin de racheter ses propres titres à hauteur de 90 milliards de dollars. Et le financier new-yorkais revendra plus tard ses titres avec un profit de 1,83 milliard. Une magnifique démonstration de la prospérité du vice. Car en retirant le nombre de titres en circulation, le cours de l'action augmente mécaniquement, tout comme s'apprécient les bénéfices par action distribués sur une base plus réduite. C'est donc un bon moyen d'acheter la paix avec les actionnaires, surtout ceux des fonds dits "activistes" qui n'ont de cesse d'exiger des places dans les conseils d'administration pour imposer par tous les moyens une rentabilité meilleure.
900 milliards en 2021
Ces derniers temps, les rachats d'actions ont explosé sous l'effet de l'augmentation des réserves financières et de la récente dépréciation des cours : au premier trimestre de cette année, les volumes autorisés par les régulateurs américains étaient en hausse de 20 % par rapport à la même période de l'année précédente. En 2021, les buybacks ont atteint 882 milliards de dollars, une hausse de 70 % par rapport à l'année précédente. Cela représente presque deux fois les dépenses publiques américaines dans la lutte contre le changement climatique votées en 2021, à peu près autant que les besoins de rénovation des infrastructures routières américaines sur dix ans, et presque la moitié de la capitalisation des entreprises cotées au CAC 40.
Sur ce total, une vingtaine d'entreprises américaines captent plus de la moitié des rachats d'actions. Et en tête de classement : Apple, Meta Platforms (Facebook) et Alphabet (Google). A lui seul, Apple a racheté pour un demi-trillion de dollars d'actions depuis 2016, un montant sans équivalent. La profitabilité de l'entreprise est telle qu'elle n'a pas eu à couper dans son budget de R&D qui a atteint 106 milliards de dollars au cours de la même période, dont 24 milliards pour le dernier exercice fiscal. L'attraction (et la traction) du titre Apple est telle que les banques comme Goldman Sachs se battent pour lui prêter de l'argent.
Commentant le précédent record historique de 2018, le Financial Times, pas franchement une officine collectiviste, a publié un réquisitoire contre les rachats d'actions. Le texte rappelle que les buybacks enrichissent surtout le personnel le plus gâté en stock-options, moyen privilégié de compensation dans la tech. Ce système fonctionne tant que les cours des actions s'apprécient. Incidemment, cela participe d'une création de richesse hors normes, aux effets macroéconomiques maintenant perceptibles. Dans les grandes villes abritant les géants de la tech, cet afflux d'argent provoque l'envolée des prix, forçant une grande part de la population à l'exil, comme à San Francisco où pompiers et enseignants habitent souvent dans de lointaines banlieues. Mais la principale perversité du processus est l'impact sur l'investissement productif, la R&D, ou la croissance externe, autrement dit le futur des entreprises. Sur tous ces chefs d'inculpation, le verdict du quotidien financier britannique était : "coupable".
