"C'est un désastre pour Cambridge, le Royaume-Uni et l'Europe", Hermann Hauser ne décolère pas. Le cofondateur de la société ARM a confié à l'agence Reuters son désarroi : "C'est la dernière entreprise technologique européenne à avoir une portée mondiale et elle est vendue aux Américains".
ARM ? Ce nom ne signifie pas grand-chose au grand public. Pourtant, cette société britannique licencie sa technologie à plus de 500 partenaires. L'architecture de ses puces permet une consommation électrique moindre, très adaptée aux appareils mobiles comme les smartphones, les tablettes, etc... Mais sa technologie a aussi séduit les fabricants de serveurs, d'ordinaire très gourmands en énergie. Au total 180 milliards d'appareils sur la planète utilisent cette technologie que ce soit les iPhone et les futurs Mac d'Apple mais aussi les produits de Samsung, de Huawei et, indirectement, ceux d'Oppo ou de Xiaomi. Or l'entreprise installée à Cambridge va entrer dans le giron de l'américain Nvidia, spécialiste des processeurs graphiques (GPU), pour 40 milliards de dollars. Cette opération doit permettre aux deux groupes d'accélérer dans les domaines de l'intelligence artificielle et de l'Internet des objets (IoT) pour équiper les villes intelligentes, les voitures autonomes, l'industrie du futur, etc...
Un rachat qui survient au moment où les pays européens cherchent pourtant à développer leur souveraineté technologique, et qui va donc à l'encontre des discours politiques actuels. Surtout, la société travaille avec l'industrie de la défense et des élus britanniques pointent déjà des risques pour la sécurité nationale. "Nous conserverons le siège social au Royaume-Uni et nous allons investir davantage dans la recherche et développement, a voulu rassurer Jensen Huang, le Pdg de Nvidia. Des discussions ont débuté à ce sujet avec les autorités britanniques".
Les autorités de régulation de plusieurs pays doivent donner leur aval
Racheté par le japonais Softbank en 2016 pour 32 milliards de dollars, ARM restait une entité indépendante au sein de cette holding financière et proposait sa technologie à tout le monde. Mais le rachat par un industriel californien change la donne car certains clients du groupe de Cambridge sont des concurrents de Nvidia. En outre, cette acquisition survient au moment où Washington prend des mesures afin d'empêcher les groupes chinois de se fournir en technologie américaine. Or, ARM possède une joint-venture en Chine et y compte de nombreux clients, notamment Huawei. Pas de quoi rassurer Pékin. D'autant que les autorités de régulation du géant asiatique ainsi que celles de l'Europe, des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne vont devoir se prononcer sur cette opération qui donnera naissance à un géant aussi puissant et dominant qu'Intel.
"En dehors des postures sur la souveraineté technologique, l'Europe dort", a indiqué André Loesekrug-Pietri. L'ancien conseiller spécial de la ministre des Armées et directeur de l'Initiative européenne pour l'innovation de rupture (Jedi) estime qu'une offre financière des industriels du Vieux Continent aurait dû voir le jour. Un nouveau raté qui rappelle l'épisode OneWeb. Ce projet de constellation de minisatellites fabriqués par Airbus dans une usine codétenue avec l'américain OneWeb devait apporter l'accès à Internet avant d'être déclaré en faillite en juin dernier. La société a été reprise par le Royaume-Uni et l'indien Bharti faute d'une offre de reprise européenne conjointe. Le discours des dirigeants a du mal à se traduire en actes pour le moment. Et le cas de ARM après celui de OneWeb devient le symbole d'un continent cantonné à jouer les rôles de spectateurs dans la bataille technologique qui se joue pour le monde de demain.
