Le 24 février dernier, l'Ukraine perdait l'un de ses trésors nationaux. L'An-225, le plus gros avion-cargo du monde, explosait tragiquement dans un hangar de Kiev, victime d'une attaque russe. Six mois plus tard, les Ukrainiens font tout pour que ce géant des airs surnommé Mriya ("le rêve"), le seul à pouvoir transporter 250 tonnes de fret d'un continent à l'autre, ne tombe pas dans l'oubli. A Boryspil, près de la capitale, l'appareil est déjà immortalisé dans une fresque murale impressionnante de 15 mètres de longueur. Partout dans le pays, l'An-225 se décline en produits dérivés (maquettes, tee-shirts...). Un timbre à son effigie sera même bientôt disponible.
"Au départ, nous devions simplement confectionner des enveloppes à partir d'un dessin réalisé par Sofia Kravchuk, une Ukrainienne de 11 ans, lauréate d'un concours organisé en 2021 pour les trente ans de l'indépendance du pays, confie un porte-parole d'UkrPoshta, la poste nationale. Mais quand les Russes ont détruit Mriya, nous avons décidé d'imprimer non seulement des enveloppes, mais aussi des timbres." Une façon de rendre hommage à cet avion exceptionnel et à son constructeur, la société Antonov.

Les timbres commémoratifs dédiés à l'Antonov-225.
© / STR / NURPHOTO / AFP
Et tant pis si celle-ci a aussi des origines... soviétiques. En bons patriotes, les employés d'UkrPoshta préfèrent ne pas s'attarder sur cette partie de l'histoire. Les faits sont pourtant là. Oleg Konstantinovitch Antonov, l'ingénieur prolifique qui a donné son nom à l'entreprise et révolutionné le transport aérien de marchandises, est né le 25 janvier 1906 dans le village de Troïtsi, près de Moscou. Quant à l'An-225, celui-ci n'aurait jamais vu le jour sans le programme spatial mené par l'URSS. "A l'origine, il avait été développé pour transporter les éléments de l'énorme lanceur Energya, confirme Stefan Barensky, rédacteur en chef du magazine Aerospatium et chroniqueur à L'Express. Ces derniers étaient tellement volumineux qu'ils ne pouvaient être acheminés par train ou par bateaux vers les sites d'essai." L'avion-cargo d'Antonov servait aussi de taxi à la navette spatiale russe Bourane, qu'il transportait... sur son dos !

Le plus gros porteur du monde, portant sur son dos la navette russe "Bourane", effectue un atterrissage sur la piste de l'aéroport du Bourget, le 17 juin 1989, lors du Salon International de l'Aéronautique et de l'Espace, après une démonstration en vol très remarquée.
© / GILLES LEIMDORFER / AFP
"Cette machine incroyable, dont les Ukrainiens sont si fiers, n'en a pas moins été réalisée avec des budgets russes, raconte Gérard Feldzer, président d'Aviation sans frontières. L'Ukraine a "récupéré" l'appareil après l'effondrement de l'Union soviétique, mais son assemblage a mobilisé les deux nations : le design, les moteurs et le nez venaient de Kiev tandis que le train d'atterrissage, le système de commandes et certaines parties du fuselage provenaient d'Union soviétique. "Dans le bureau d'études, tout le monde parlait russe", précise Gérard Feldzer. Difficile, dans ces conditions, d'établir une paternité définitive.
La "Rolls" du transport logistique mondial
Après la chute de l'URSS, l'An-225 est resté cloué au sol pendant plus de dix ans, ayant perdu son principal client. Il faudra attendre 2001 pour que l'Ukraine le restaure et réussisse à l'homologuer pour le transport de marchandises. Dès lors, les gros-porteurs d'Antonov (l'An-225 mais aussi plusieurs An-124, légèrement plus petits) peuvent se rendre utiles dans le monde entier : ils acheminent des médicaments dans les pays touchés par des crises humanitaires ; transportent des satellites ou de l'équipement militaire (la France s'en est servi pour ses missions au Mali) ; ou livrent des tonnes de masques pendant l'épidémie de Covid-19. C'est cette partie-là de l'histoire que les Ukrainiens retiennent aujourd'hui.

Un chargement de 8,6 millions de masques et de 150 tonnes d'équipement sanitaire en provenance de chine, transportés par l'Antonov-225, à l'aéroport de Paris-Vatry, le 19 avril 2020.
© / FRANCOIS NASCIMBENI / AFP
"Il faut bien comprendre que, pour nous, la période récente a plus de poids que certains faits datant de plusieurs décennies. Il y a par ailleurs au sein de la société ukrainienne une tendance au rejet de tout ce qui vient de Russie : la culture, les produits du quotidien... ", justifie Taras Maselko, responsable des relations publiques d'Aviatsiya Halychyny, qui vend des vêtements et accessoires aux slogans patriotiques (dont une partie des recettes est reversée à l'armée de l'air).
Désormais, les racines russes d'Antonov se font plus discrètes, y compris au sein même de la compagnie. "Notre société est installée à Kiev depuis 1952. Oleg Antonov, le fondateur du bureau de design, a formé des équipes ukrainiennes. Lui-même disait : 'Le bureau de Kiev est le père de tous les gros-porteurs'", insiste un porte-parole du groupe, relocalisé temporairement à Leipzig, en Allemagne.

Photo prise le 1er juin 1967, le PDG de la société Avia Export présente les modèles français des avions et hélicoptères soviétiques à Waldeck Rochet (au centre), le sécrétaire général du Parti communiste français, et Oleg Antonov (le troisième à droite).
© / AFP
Alex Shyrkoff, président de Metal Time Workshop, une start-up qui fabrique des maquettes d'engins en acier, a lui aussi le sentiment que l'avionneur est intrinsèquement lié à son pays. Cet entrepreneur a grandi près de la ville de Kiev, à 1 kilomètre à peine de l'usine d'avions Antonov : "Enfant, j'entendais souvent le rugissement des moteurs. Le Mriya fait partie de mon histoire, de ma mémoire, de mon enfance. J'en suis fier. Beaucoup de mes camarades de classe et voisins avaient des parents qui travaillaient là-bas."
Comme lui, de nombreux Ukrainiens attendent avec impatience la reconstruction de l'appareil. Le président Zelensky a montré le cap en faisant du projet une cause nationale. Le milliardaire britannique Richard Branson, de passage à Kiev en juillet dernier, donnera peut-être un coup de pouce. En attendant, Alex Shyrkoff lève les premiers fonds grâce à la vente, via son entreprise, de répliques de l'avion disparu. "Nous avons trois objectifs, explique-t-il. La restauration du Mriya, l'obtention d'un logement pour les employés d'Antonov dont les maisons ont été détruites, la formation de nouveaux ingénieurs aéronautiques et pilotes pour l'Ukraine."

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky lors d'une conférence de presse à l'usine de fabrication Antonov, le 20 mai 2021 à Kiev.
© / SERGEI SUPINSKY / AFP
La guerre d'abord, la reconstruction après
Partout dans le pays, d'autres initiatives voient le jour. "La mise au point du nouvel avion pose quand même une difficulté, confie Taras Maselko. Je pense qu'il faut mener ce projet à bien. Mais trouver le bon timing est essentiel. Nous sommes en guerre et des Ukrainiens continuent de mourir. L'argent que nous levons doit-il être utilisé en priorité pour reconstruire un avion-cargo ou pour acquérir de l'armement et repousser l'occupant ?"
D'autres interrogations concernent le design de l'appareil. Faut-il utiliser des pièces déjà fabriquées dans le passé ou repartir de zéro ? "Attention, un bond technologique s'est produit depuis son premier vol en 1988. L'An-225 possédait une aile formidable d'un point de vue aérodynamique, mais cet atout était gâché par la présence de six gros moteurs. Ces réacteurs consommaient, en outre, beaucoup de carburant, pesant lourdement sur la rentabilité de l'engin. Si jamais une nouvelle version voyait le jour, elle devrait embarquer un système de propulsion moins volumineux et plus performant", avance Gérard Feldzer.
"Une collaboration avec Boeing ou Airbus est sans doute envisageable afin d'améliorer ses performances", estime Dmytro Antonov, ancien pilote de l'An-225. L'expert suit de près l'avancée du projet. D'autant qu'il avait, sans succès, exhorté le constructeur ukrainien à mettre l'avion à l'abri avant l'attaque russe. "A l'heure actuelle, la carcasse est en cours de démontage et les possibilités d'utiliser certaines pièces sont à l'étude. Une commission d'experts spécialement nommée travaille sur le sujet. Mais il faut bien comprendre qu'il ne s'agit pas d'un projet commercial. La reconstruction du Mriya symbolise notre victoire - et celle du monde entier - sur le Mal", insiste-t-il. Dmytro en est persuadé : avant la fin de la décennie, le géant des airs déploiera à nouveau ses ailes dans le ciel de Kiev. La date est même choisie : ce sera un 24 août, le jour de la fête nationale.
Cet article est issu de notre numéro spécial "Nous, les Ukrainiens", en kiosques le 24 août, en partenariat avec BFMTV.
