L'histoire récente de la Chine nous a habitués à de multiples contradictions. Le nouveau quinquennat ne fait pas exception et s'annonce comme un mélange détonant de contrôle accru à l'intérieur et de chaos déstabilisant à l'extérieur.

Sur le plan intérieur, la principale cassure sera la prédominance de l'idéologie sur la croissance économique, en rupture frontale avec la doctrine de Deng Xiaoping. Depuis son arrivée au pouvoir en 2012, le président Xi n'a eu de cesse de renforcer tous les trois ans le contrôle progressif du Parti sur le pays : en 2012 sur les ministères, devenus des "Etats dans l'Etat", sous couleur de lutte anti-corruption ; en 2015, sur les acteurs de la finance, à la suite de l'implosion de la bulle boursière ; en 2018 sur le secteur privé, perçu comme déstabilisant et sommé de suivre l'exemple de Huawei ; en 2021, sur les géants des services digitaux, s'appropriant la jeunesse. La logique voudrait donc que 2024 voit l'avènement généralisé d'un capitalisme d'Etat, axé autour de grands groupes étatiques, industriels, exportateurs, à forte valeur ajoutée. Une sorte de modèle rhénan, que la sauce étatique condamnera cependant à une croissance future d'autant plus faible - sans doute de seulement 2 à 3% - que la flexibilité du pays, sur les plans budgétaire comme monétaire, sera désormais beaucoup plus limitée. La mise sous carcan des géants du secteur privé, seuls créateurs de nouveaux emplois, ne pourra être compensée par la promotion officielle de "10 000 petits géants", rêve utopique d'un "Mittelstand" chinois à l'heure où l'accélération de la digitalisation B2B appellera au contraire aux avantages compétitifs des effets d'échelle.

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L'obsession du contrôle reposera ensuite sur le concept d'autonomie vis-à-vis du reste du monde et sur un découplage partiel. Pékin devrait ainsi réduire sa dépendance aux importations, à la fois par la montée en gamme de l'industrie - avec une autosuffisance à 40% dans les semi-conducteurs, programmée d'ici 2025 - et par la limitation de la consommation intérieure, à l'opposé de la "prospérité commune" promise. A l'inverse, l'empire du Milieu conservera une ouverture sur le reste du monde, afin de maximiser ses exportations. Donc, d'un côté, une croissance économique, certes plus faible, mais de l'autre côté, l'obtention, par un très large surplus commercial, d'un rapport de force accru vis-à-vis du reste du monde, dont un tiers du commerce passe par une étape de fabrication en Chine. Il en résultera la fermeture relative du pays sur lui-même, ce qui a coutume de freiner fortement l'innovation technologique et les gains de productivité, notamment dans les domaines d'avenir de la décarbonation et de l'automatisation.

Enfin, le contrôle gouvernemental s'accentuera également, notamment en ligne, envers la population, qui cessera d'associer le Parti à la croissance économique et s'impatientera devant les promesses d'une nouvelle société environnementale. La principale forme de protestation sociétale restera l'effondrement des naissances, limitées à moins de 10 millions par an contre un objectif officiel de 20 millions. La montée de l'indépendance des jeunes femmes chinoises célibataires, très présentes dans la sphère des affaires, pourrait donc constituer un des principaux défis de la nouvelle équipe dirigeante.

"Dé-démocratisation", "dé-otanisation" et "dé-dollarisation"

Il ne faut cependant pas sous-estimer pour autant l'habileté de la propagande gouvernementale, qui présentera ces sacrifices internes comme nécessaires à la réalisation de l'objectif supérieur que s'est fixé le président Xi : la "désoccidentalisation" de la gouvernance mondiale. Objectif appelé à fédérer de nombreux autres pays, puisque 10% de la population mondiale ne devrait plus être habilitée à maitriser une organisation datant de 1945. Trois axes seront privilégiés. Sur le plan politique, la "dé-démocratisation" de l'Occident, dans le contexte d'une large perte de crédibilité de l'élite politique des Etats-Unis et du Royaume-Uni, et d'inflation des partis d'extrême droite. Sur le plan militaire, la "dé-otanisation" du monde, les Etats-Unis devant se résoudre à la fin du statu quo à Taïwan et à l'idée, qui circule en Chine, selon laquelle "Taïwan fait le troisième mandat, et le troisième mandat fait Taïwan". Enfin, sur le plan économique, la "dé-dollarisation" du monde, alors que le renminbi [appellation officielle du yuan] accélère son statut de monnaie alternative du commerce des hydrocarbures - aujourd'hui avec la Russie et l'Iran, et qui sait, demain avec l'Arabie saoudite ?

Face à ces ambitions, l'Occident tire sa confiance dans l'absence de modèle alternatif sponsorisé par la Chine, ses différentes tentatives s'étant révélées jusqu'à présent peu convaincantes : BRICS, Nouvelles routes de la Soie, Organisation de la coopération de Shanghai, Banque asiatique d'investissement en infrastructure - autant de projets sans grands effets positifs... Mais ce serait certainement une erreur occidentale que de rechercher un schéma alternatif cartésien là où l'empire du Milieu voit le futur dans des alliances opportunistes plutôt que dans un monde multipolaire. L'amitié "sans limite" avec la Russie en constitue le meilleur exemple : mouvante au gré des circonstances, mais constante dans la maximisation des seuls intérêts chinois.

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La vision du troisième mandat sera donc plutôt celle d'une période intermédiaire de chaos généralisé, confirmant le précepte de l'ancien secrétaire américain à la Défense Donald Rumsfeld : "C'est la mission qui fait la coalition". Une situation à laquelle les Chinois, par leur agilité et leur opportunisme légendaires, se croient beaucoup mieux préparés que les Occidentaux, prisonniers généralement de leur passé et de leur logique trop rationnelle.

Ce nouveau mandat s'annonce donc paradoxal : en un sens, il sifflera la fin des "quarante Glorieuses", et consacrera la normalisation de la croissance chinoise vis-à-vis du reste du monde, tout en représentant cependant près de 20% du PNB mondial. Le piège de Thucydide pourra ainsi être évité : les Etats-Unis, forts de leurs logiciels, de leur énergie bon marché et de la supériorité de leur défense, réussiront pour la deuxième fois, après l'URSS, à ralentir suffisamment le développement économique de leur prétendant rival et à éviter un conflit frontal. A l'inverse, ce quinquennat annonce aussi une période de déstabilisation sans précédent de l'organisation mondiale, où le chaos pourrait bien suppléer le schéma multipolaire trop communément espéré.

Pour les décideurs européens, tant politiques qu'économiques, s'impose la nécessité de repenser fondamentalement la relation avec la Chine pour les années futures, en prenant en considération à la fois le ralentissement économique lié au contrôle et les risques géopolitiques mondiaux liés au chaos.