Ils s'appellent Evergrande, Fantasia, Logan... Ils font partie des plus grands promoteurs immobiliers de Chine. Tous ont été incapables de faire face à leurs dettes au cours de l'année passée, provoquant une panique immobilière sans précédent : chantiers abandonnés, tours d'habitation désertes, terrains viabilisés mangés par les herbes folles... Ces faillites en cascade ont mis sur le carreau des dizaines de millions de ménages obligés d'honorer leurs crédits immobiliers pour des logements achetés au prix fort et dont ils n'auront probablement jamais les clefs. Au fil des mois, une grève des remboursements, née sur le réseau social WeChat, s'est propagée dans tout le pays, fragilisant encore davantage des centaines de petites banques locales plombées par des monceaux de créances douteuses. Quand l'immobilier chinois s'enrhume, c'est tout le pays qui tousse. "Ces dernières années, quasiment 30% de la croissance est venue du boom immobilier", souligne Alicia Garcia Herrero, la chef économiste de Natixis à Hongkong.
Si on y ajoute la succession des épisodes de confinement et déconfinement qui chamboulent des pans entiers de l'industrie chinoise, le cocktail est explosif. Les dernières projections de la Banque mondiale ont fait l'effet d'une douche froide : la croissance de la deuxième économie mondiale pourrait tomber à 2,8% cette année. Un chiffre enviable vu d'Europe. Une horreur économique à Pékin. Plus dur à avaler encore, le reste de l'Asie (hors Japon) devrait avancer quasiment deux fois plus vite. C'est la revanche des petits tigres sur le gros dragon chinois.
"Si le freinage actuel est en partie conjoncturel, la Chine ne retrouvera pas les 7 à 8% de croissance qu'elle connaissait au cours des décennies passées", pointe Jean-François Huchet, directeur de recherche à l'Inalco. D'abord pour des raisons démographiques. Ensuite parce que jusqu'à présent Xi Jinping n'a pas réussi son pari, celui du "rééquilibrage" de la croissance. En clair, dépendre moins des exportations et plus de la demande intérieure. En 2013, lorsque le maître de Pékin entame son premier mandat, il lance un grand plan destiné à mettre la Chine sur les rails d'une troisième voie : ni celle du libéralisme débridé anglo-saxon ni celle du communisme soviétique.
La dette partout
Mais tandis qu'il promet d'ouvrir davantage le pays aux capitaux étrangers et de renforcer le rôle du marché, le Parti communiste étend son pouvoir au coeur de toutes les entreprises, petites ou grandes, privées ou publiques, étrangères ou chinoises ; et accorde un rôle accru aux sociétés d'Etat. Pour répondre aux objectifs chiffrés de croissance imposés par Pékin, les gouvernements locaux, eux, lancent de gigantesques investissements en infrastructures et s'adonnent à une spéculation immobilière échevelée s'adossant à des structures financières opaques.
"Si on cumule la dette de l'Etat, des entreprises publiques, des collectivités locales et de la finance de l'ombre, on atteint probablement les 300% du PIB, c'est considérable", s'inquiète François Godement, conseiller à l'institut Montaigne.
Un état social lilliputien
Certes, les Chinois se sont enrichis, et de vastes centres commerciaux ont fleuri dans tout le pays. Mais la consommation n'a pas pris le relais des exportations, et le taux d'épargne des ménages est encore deux fois plus élevé que dans la moyenne des pays développés.
"Le gouvernement a été incapable de mettre en place des filets de sécurité sociaux et le système est profondément antiredistributif", pointe François Chimits de l'institut Merics. Sur fond d'explosion du chômage des jeunes, c'est tout le pacte social qui se lézarde. Alors qu'il a accru son contrôle sur la société, Xi Jinping est visiblement prêt à prendre le risque.
Retrouvez tous les épisodes de notre série ici :
EPISODE 1 -Chine : la dangereuse obsession de la politique "zéro Covid"
EPISODE 3 -Moins de TikTok, plus de quantique : en Chine, un secteur de la Tech sous contrôle
EPISODE 4 - Xi Jinping, une diplomatie agressive qui a soudé l'Occident
EPISODE 5 - Comment l'image de la Chine n'a cessé de se ternir
EPISODE 6 - Taïwan : pourquoi la stratégie de la Chine risque de se retourner contre elle
EPISODE 7 -Le double discours "écolo" de Xi Jinping
