Il est, selon la Harvard Business Review, le 15e patron le plus performant au monde. Et l'un des dirigeants français les mieux connectés de la planète. L'un des plus discrets, aussi. Bernard Charlès est depuis vingt-cinq ans le directeur général de Dassault Systèmes, champion mondial du logiciel et des services. Cette filiale historique du Groupe Dassault, très présente dans des secteurs comme l'aéronautique, l'automobile et la santé, a révolutionné l'industrie en remplaçant les prototypes physiques par une modélisation en 3D des produits et de leur cycle de vie. Depuis le début de la pandémie, Bernard Charlès a vécu aux premières loges le tsunami qui s'est abattu sur l'économie mondiale, et qui est venu confirmer certaines de ses intuitions : dans un univers toujours plus risqué et plus complexe, le numérique "sera la clé d'une économie optimisée au XXIe siècle". Et la seule façon, à ses yeux, de générer de la compétitivité et des emplois durables. Sa lecture de la crise livre des enseignements précieux au moment où se préparent les arbitrages du plan de relance...
L'Express : Les quatre mois que nous venons de vivre nous ont fait prendre conscience de la fragilité intrinsèque de nos organisations, obligeant les acteurs politiques et économiques à gérer des situations toujours plus difficiles. Face à l'imprévu, comment rendre nos sociétés et nos entreprises plus robustes?
Bernard Charlès : Le réveil est brutal, c'est vrai. Au-delà des aspects sanitaires, économiques ou sociaux, cette crise a mis en lumière la grande vulnérabilité de nos systèmes. Jusqu'ici, la majorité des entreprises et de leurs dirigeants s'inscrivaient implicitement dans une logique de long terme, un fonctionnement "en vitesse de croisière" qui prenait en compte un certain nombre de risques, mais des risques que je qualifierais de prévisibles. En tout cas dans le champ "normal" de leur compréhension. Mais avec le coronavirus et l'arrêt brutal de l'économie, une séquence totalement inédite est venue bousculer ces schémas. Les équipes de Dassault Systèmes se sont naturellement retrouvées en première ligne, puisque les process industriels sont au coeur de notre activité : au plus fort de la crise, nos clients nous appelaient, désemparés, se demandant comment se réorganiser, assurer la maintenance de leurs opérations, comment continuer à développer leurs produits...
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Pardon de le souligner, mais si nous avons pu répondre à leurs attentes, c'est que nous-mêmes avons pu fonctionner normalement, en adaptant presque instantanément notre organisation au nouveau contexte. Nous avons pu le faire car chacun de nos campus, chacun de nos processus internes ou commerciaux, dispose d'un "jumeau numérique", autrement dit d'une représentation virtuelle de ce qui se passe dans la vie réelle. Sans cette modélisation, qui permet d'intégrer des risques totalement inattendus, impossible de faire face à choc majeur comme celui que nous venons de vivre. La voilà, la révolution des années à venir ; je suis convaincu qu'elle va changer profondément l'ensemble du fonctionnement de l'économie. Ceux qui en saisiront les enjeux et s'adapteront en conséquence feront la différence.
Le concept de "jumeau numérique" n'est pas nouveau. Il s'est même banalisé dans l'aéronautique ou l'automobile. Cela n'a pas empêché les acteurs de ces secteurs de prendre la vague de plein fouet...
Parce qu'un bouleversement de ce type nécessite un changement d'échelle complet. Vous avez raison, la modélisation numérique permet déjà, aujourd'hui, de suivre l'évolution d'un produit, d'une usine, tout au long de sa vie. Mais aussi étonnant que cela puisse paraître, à de très rares exceptions près, aucune organisation ne s'est dotée de son propre jumeau numérique, un miroir qui lui permet de visualiser son fonctionnement global, et surtout la façon dont réagissent ses différentes structures quand survient un événement imprévu. Regardez ce qu'il s'est passé il y a neuf ans à Fukushima : lorsque le désastre a eu lieu, les responsables sur place n'arrivaient pas à retrouver les plans de la centrale ! Ils ne savaient pas comment intervenir autrement qu'en dépêchant des équipes sur le site. Qui peut trouver cela normal avec les moyens technologiques dont on dispose aujourd'hui ?
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La finalité du numérique, c'est précisément d'éviter de se retrouver dans ce genre de situation, en traquant le moindre détail, en analysant les séquencements, la plasticité de l'organisme. C'est fondamental, car cela revient à enlever toutes les "viscosités" du système, tout ce qui fait que l'on dépense plus d'énergie que nécessaire pour produire, transformer, gouverner... Ce sera la clef d'une économie optimisée au XXIe siècle. Celle qui générera de la compétitivité, donc des emplois.
Votre raisonnement s'applique aussi à l'action publique : un gouvernement qui négligerait ce nouveau contexte et les outils numériques serait-il, selon vous, condamné à l'échec?
Je ne veux donner de leçon à personne, la situation était extrêmement compliquée, mais tout le monde a pu constater les difficultés logistiques et organisationnelles survenues au début de l'épidémie. Les pouvoirs publics ont fait tout leur possible, mais ils ont agi avec les outils et les circuits de décision du XXe siècle. Oui, c'est évident, l'Etat aussi doit se réformer, changer de logiciel et modéliser son fonctionnement.
S'il ne le fait pas, il y aura inévitablement rupture entre les intentions, le discours et l'exécution. Cet art de diriger dans un monde toujours plus complexe, où les cycles de pilotage sont très courts - calendrier électoral oblige -, est à mon sens le principal challenge des politiques. Et cette réflexion de fond devra être au coeur du débat dans les mois à venir.
Les mois à venir, justement, s'annoncent particulièrement difficiles pour l'économie française, avec la perte probable de centaines de milliers d'emplois. Le gouvernement a fait de la réindustrialisation du pays sa priorité. Autour de quels chantiers le plan de relance doit-il s'articuler?
Ces arbitrages seront cruciaux, car les orientations prises en ces temps de crise vont faire la différence entre les pays. Les prochains mois vont donc constituer un test formidable : en concertation avec les acteurs industriels et sociaux, il s'agira, pour le politique, de trouver des voies de relance qui ne répondent pas uniquement à une problématique conjoncturelle, presque tactique, de préservation de l'emploi à tout prix, mais plutôt à la nécessité de créer des emplois durables.
La première chose à faire est d'identifier et de structurer des filières parmi les secteurs d'avenir. Il y a eu pas mal de progrès en ce domaine ces dix dernières années, dans l'automobile et l'aéronautique notamment, mais il faut aller plus loin. Les industries de demain ne pourront être que le fruit d'une approche collective, non plus métier par métier, mais associant acteurs privés, publics, fédérations professionnelles, grands donneurs d'ordres et sous-traitants, et prenant en compte les besoins des clients. A cette condition-là, nous pourrons favoriser l'émergence de filières organisées, cohérentes, qui seront capables de peser dans la compétition mondiale. Dans la santé, l'énergie, les infrastructures - activités par nature locales à condition de nous montrer performants. Nous avons tant d'atouts dans notre jeu !

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Tout ceci requiert des choix politiques courageux, une Europe unie et volontariste, qui cesse de raisonner dans le seul intérêt du consommateur, empêchant ainsi la naissance de leaders mondiaux compétitifs. Mais je vous le dis : c'est maintenant que cela se joue. Pour certains secteurs, comme la santé, dans dix ans il sera trop tard.
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La réindustrialisation passe aussi par la relocalisation d'un certain nombre d'activités. De ce point de vue, la pandémie a mis en lumière la vulnérabilité de ces chaînes d'approvisionnement et de fabrication trop étirées. Quelles leçons en tirer?
Je pense que nous sommes allés trop loin dans une logique exclusive de réduction des coûts, qui a amené l'ensemble des acteurs économiques à allonger démesurément leurs chaînes de production. Or, faire ce choix, c'est avoir une vision atrophiée du sujet. Tout dépend du paramètre privilégié, en réalité. D'un maillon à l'autre, si vous prenez en considération l'écobilan de votre produit plutôt que son prix final, alors la délocalisation de votre activité n'est plus la décision optimale. La prise en compte de nouvelles contraintes, de nouvelles valeurs, va immanquablement amener les industriels à reconsidérer leur positionnement géographique.
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Au nom de l'"écoresponsabilité", de la proximité, de la circularité, un nouveau champ de possibilités s'ouvre à eux. C'est une bonne nouvelle, car au-delà de la problématique de l'emploi, notre société doit comprendre que l'industrie, ce n'est pas sale, ce n'est pas nécessairement le remplacement des hommes par des robots. C'est d'abord la possibilité d'offrir au plus grand nombre des produits et des services dans des conditions optimales. Il faut juste s'entendre sur les critères de cet optimum. Et parmi ces critères, il y a le caractère stratégique et la souveraineté de certaines activités. Bien sûr, là encore, cela relève des choix politiques.
Le nouvel exécutif européen fait du numérique un levier essentiel de la relance. Face aux géants de la tech américains et chinois, on peut pourtant penser que la bataille est déjà perdue. Est-ce également votre sentiment?
Aucun doute : les Gafam ont fait un excellent boulot jusqu'ici. Mais imaginez-vous ce qui reste à inventer ? L'espace gigantesque qui s'offre à nous, pour peu que nous fassions les bons choix, que nous accélérions la numérisation de nos secteurs industriels ? Honnêtement, je nourris beaucoup d'espoir en ce domaine. Quantité de choses ont été faites en Europe pour favoriser l'éclosion de start-up, de nombreuses sociétés sont montées en puissance. Il faut maintenant structurer et sécuriser cet écosystème, en définissant de manière rigoureuse, dans chaque secteur de l'économie, des protocoles d'accord d'une nature semblable à la protection intellectuelle.
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En clair, créer un espace européen de la donnée, comme il existe un espace commercial de libre circulation, un espace européen de la monnaie... Il y a urgence à cadrer et protéger le partage de données entre acteurs publics et privés. La bataille n'est pas perdue, mais si ce n'est pas réalisé dans les cinq à dix ans qui viennent, toutes nos données de santé - pour ne parler que d'elles - seront utilisées par des plateformes sur lesquelles nous ne pourrons exercer aucun contrôle.
A vos yeux, il s'agit là du principal enjeu de souveraineté pour l'Europe...
C'est absolument essentiel. Il faut mettre en place une politique qui évite le pillage de quelque chose de léger, qui s'appelle la donnée virtuelle, plus facile à transporter que des conteneurs de lingots d'or. Pour tout le monde, la notion de pays ou de territoire se rattache à une langue, à une nationalité, à un passeport, à des valeurs, à des frontières physiques, maritimes, aériennes et même hertziennes... Mais chacun doit comprendre qu'il en va de même pour les données ! Au nom de quoi devrait-on accepter que son parcours de santé ou son profil génétique ne soient pas protégés ?
Je pense, moi, qu'ils devraient l'être au même titre que la citoyenneté. Dès lors qu'elles se rapportent à des êtres, à des environnements, les données virtuelles sont en fait bien réelles, et l'on est en droit de se demander : "Qui les génère, qui les possède, qui en tire profit, comment les mutualise-t-on ?" Il n'y a pas de question plus souveraine, à mon sens. Elle l'est en tout cas autant que la frontière d'un pays, et pourtant on tarde à se saisir de ce débat.
La transition énergétique sera au coeur du plan de relance en préparation, avec un vaste programme de rénovation thermique, notamment. Sur ce terrain, que vous jugez vous aussi prioritaire, en quoi un groupe comme Dassault Systèmes peut-il avoir un rôle à jouer?
Je parle beaucoup du sujet, au plus haut niveau de l'Etat, car là encore je pense qu'une approche nouvelle s'impose. Dans les discours, tout comme dans les mesures envisagées, la transition énergétique se limite trop souvent aux problématiques liées à la production ou à la distribution. Ce n'est qu'une vision parcellaire des choses. Vous ne pouvez pas vous attaquer aux enjeux du réchauffement climatique si vous n'abordez pas la question sous l'angle des usages. C'est vrai pour le bâtiment, pour la mobilité... Mais aujourd'hui vous n'avez aucune vue holistique, cohérente de tout cela. On traite une pièce du puzzle après l'autre, et c'est un problème.
Chez Dassault Systèmes, nous avons théorisé voilà huit ans déjà le basculement d'une économie de produits et de services vers une économie d'usages. C'est un changement radical de perspective. Or, je suis convaincu que la transformation énergétique du pays passera précisément par là : il s'agit d'inverser la boucle de l'innovation. Ce sont les produits qui doivent s'adapter à ce que nous en faisons, et non le contraire.
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A l'heure des choix, ce changement d'approche me paraît fondamental, car se préoccuper de l'usage d'un bien, d'une technologie ou d'un service, c'est assez logiquement se préoccuper de son impact. Or dans le monde qui se profile, il s'agira bien de cela : jeter les bases d'une économie durable, optimisant simultanément les trois côtés d'un triangle : l'être vivant, les choses matérielles et l'environnement. C'est compliqué. Mais c'est ce qui doit impérativement guider la réforme énergétique à venir.
Bernard Charlès, 63 ans, est directeur général et vice-président du conseil d'administration de Dassault Systèmes. Agrégé de l'Ecole normale supérieure de Paris-Saclay, il est docteur en mécanique, spécialisé dans l'ingénierie de l'automatisation et des sciences informatiques. Il est entré en 1983 dans le groupe, en tant que stagiaire.
