Florentino Pérez, le président du Real Madrid, voyait dans la Super Ligue un moyen de "sauver le football". Finalement, c'est le football qui a décidé de se sauver, en rejetant d'un bloc l'idée de cette compétition fermée rivale de la Ligue des Champions et seulement réservée à un petit cercle de clubs parmi les plus riches du continent. Les douze "mutins" ont explosé en plein vol, dès mardi soir, de manière aussi tonitruante qu'ils avaient fait sécession dans la nuit de dimanche à lundi. D'abord grâce au renoncement surprise des six formations anglaises engagées dans ce projet fou.

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Manchester City a été le premier à céder, annonçant dans un communiqué avoir "formellement lancé la procédure pour se retirer du groupe chargé de développer le projet de Super Ligue européenne". Les cinq autres clubs anglais ont suivi : Tottenham, Liverpool, Manchester United et Arsenal dans un premier temps en fin de soirée, suivi deux heures plus tard par Chelsea qui, dans son communiqué a constaté que "sa participation (à ce projet) ne servirait pas les intérêts du club, de ses supporters et de la communauté élargie du football". "Nous avons fait une erreur et nous nous excusons pour cela", a reconnu Arsenal dans un communiqué.

"Remodeler le projet"

Ce retournement de situation incroyable venu soulager le président de l'UEFA Aleksander Ceferin, qui s'est dit "ravi d'accueillir le retour de City dans la famille du football européen", dans une déclaration transmise à l'AFP avant les défections des autres cadors de la Premier League. Les promoteurs de la Super Ligue ont eu beau répliqué en publiant un communiqué dans lequel ils expliquaient qu'ils allaient "reconsidérer les étapes les plus appropriées pour remodeler le projet", la Super Ligue semble totalement tuée dans l'oeuf.

Le président de la Juventus Turin, Andrea Agnelli, l'a lui même reconnu via son entourage : à la question de l'AFP de savoir si "la Super Ligue s'arrête sans les clubs anglais", cette source a répondu par l'affirmative, alors que le titre boursier de la Juve s'écroulait ce mercredi à la Bourse de Milan (-12%).

L'Atlético de Madrid et l'Inter Milan ont à leur tour annoncé ce mercredi qu'ils quittaient le projet. Le résultat, sans doute, de la levée de boucliers générale du monde sportif et politique.

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"La décision, par Chelsea et Manchester City est - si elle est confirmée - absolument la bonne, et je la salue", avait écrit dès mardi soir le Premier ministre britannique Boris Johnson sur Twitter, peu avant le communiqué des Citizens. "J'espère que les autres clubs impliqués dans la Super Ligue européenne vont suivre cette initiative", ajoutait le dirigeant britannique qui avait promis d'employer tous les moyens contre le projet, "y compris l'option législative". Dans la soirée, plusieurs centaines de fans de clubs anglais avaient bruyamment manifesté leur désapprobation aux abords du stade Stamford Bridge de Chelsea, à Londres.

Le football appartient à ses fans

Cette contestation avait aussi gagné les joueurs et les entraîneurs de foot. Leeds, opposé à Liverpool, club "fondateur" de la Super Ligue, avait arboré un tee-shirt "Football is for the fans" [Le football est pour les fans] lors de l'échauffement, lundi. De manière plus insolite, le club de Wolverhampton s'était auto-déclaré champion de la saison 2018/2019, au cours de laquelle il avait terminé à la 7e place... derrière les six "mutins" anglais. Le PSG, le Bayern Munich, exclus des discussions de départ, tout comme des équipes comme Everton (Angleterre) ou l'AS Roma (Italie), ont tour à tour désapprouvé la Super League.

La prise de parole des principaux intéressés - les futurs participants à cette ligue fermée - s'était faite plus rare. Pep Guardiola, entraîneur de Manchester City, a toutefois vivement critiqué, mardi : "Ce n'est plus un sport si la défaite n'a plus d'importance." Le capitaine de Liverpool, Jordan Henderson, a été on ne peut plus clair, peu avant l'officialisation du départ des "Reds" de la Super League : "Nous n'aimons pas et nous ne voulons pas que ça arrive."

Gérard Piqué, figure du club de Barcelone, figurant également parmi les fondateurs de la Super Ligue, a quant à lui attendu les désistements anglais pour afficher son soulagement. "Le football appartient aux fans. Aujourd'hui plus que jamais", a-t-il écrit dans la nuit sur Twitter. Même chose pour l'International français Aymeric Laporte (Manchester City), "très heureux" du désistement de son propre club.

"Serpents"

L'UEFA, qui défend de son côté sa propre réforme de la Ligue des champions, traditionnelle compétition des clubs du Vieux continent depuis 1955, avait tiré lundi à balles réelles sur ces "serpents", "guidés uniquement par l'avidité", des mots mêmes d'Aleksander Ceferin.

Celui-ci n'avait pas hésité à menacer les douze dissidents de représailles draconiennes, comme l'exclusion de ces clubs de toutes les compétitions nationales et internationales, brandissant même un Euro ou une Coupe du monde sans les joueurs internationaux évoluant dans ces équipes. Mais il les avait aussi exhortés à "changer d'avis" après "une énorme erreur", une démarche couronnée de succès dans la soirée.

Le président de la Fifa Gianni Infantino était lui aussi venu au secours d'un foot européen bouleversé, en réitérant son opposition à ce "club fermé". "Soit vous êtes dedans, soit vous êtes dehors", a-t-il lancé mardi matin lors du congrès de l'UEFA à Montreux (Suisse).

La Super Ligue semblait avoir anticipé ce tollé et ces menaces. Elle avait même remporté mardi une première victoire judiciaire en obtenant d'un tribunal de commerce de Madrid une décision susceptible de geler provisoirement toute sanction la concernant.

Avec une réunion prévue vendredi du Comité exécutif de l'UEFA, la question de l'exclusion des clubs "mutins" restait néanmoins sur la table, en particulier pour l'édition actuelle de la Ligue des champions, dont le dernier carré comprend trois clubs concernés : Manchester City, Chelsea et le Real Madrid.