Les Français parlent de moment décisif, les Américains préfèrent l'expression de money-time. Le conseil d'administration d'Engie, actionnaire de référence de Suez, se prononce ce mercredi sur la proposition du rachat de ses parts par Veolia. Après un mois de tractations, de rebondissements et d'invectives d'une rare violence entre les deux groupes tricolores, Antoine Frérot pourrait être fixé dès la fin de la journée sur sa proposition de créer un géant mondial de l'eau et des déchets.

Le patron de Veolia veut mettre toutes les chances de son côté. Ce mercredi matin, il a confirmé l'augmentation de son offre de rachat du bloc d'Engie dans Suez (soit 29,9% des parts) à 18 euros par action contre 15,5 euros auparavant. Soit l'équivalent 3,4 milliards d'euros contre 2,9 auparavant. Coupant court à l'idée de délai, il a par ailleurs confirmé l'expiration de son offre ce mercredi à minuit.

Voulant néanmoins démontrer "l'amicalité" de sa démarche, Antoine Frérot a également promis à Engie qu'il ne lancerait l'offre publique d'achat sur le solde des actions qu'avec l'accord du conseil d'administration de Suez. Et se donne un délai de six mois pour y parvenir. En contrepartie, il demande à Suez de désactiver la fondation néerlandaise dans laquelle il a bloqué Suez Eau France en milieu de semaine dernière.

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Une idée qui n'a, semble-t-il, pas convaincu la direction de Suez. Sous le patronage du ministre de l'Economie Bruno Le Maire, Bertrand Camus et Philippe Varin (respectivement directeur général et président de Suez) et Antoine Frérot se sont pourtant rencontrés mardi soir. L'occasion pour le PDG de Veolia de soumettre son offre révisée.

Pas de report de l'offre

Mais pour le duo à la tête de l'ex-Lyonnaise des eaux, l'objectif était ailleurs. A savoir obtenir le report pur et simple de l'offre de Veolia portant sur le rachat du bloc Engie, qui expire ce mercredi 30 septembre, ce dont ne veut pas entendre parler l'homme fort de Veolia. Du coup, les échanges ont tourné court et dans la foulée de l'entrevue, Suez se fendait d'un communiqué dénonçant la rigidité du patron de Veolia.

Réponse immédiate du camp adverse : "Philippe Varin et Bertrand Camus n'avaient malheureusement aucune proposition à avancer, si ce n'est la demande répétée d'un délai, sans toutefois pouvoir, à aucun moment, en justifier les motifs et les raisons."

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La balle est désormais dans le camp du conseil d'administration d'Engie, présidé par Jean-Pierre Clamadieu. Auditionné mardi par la commission des Affaires économiques de l'Assemblée, le dirigeant s'est montré clair. "Nous avons une offre qui expire le 30 septembre, si cette offre expire, nous n'en avons plus (...). Si demain l'offre de Veolia vient à expirer, le cours de Suez va redescendre à 12 euros, notre participation va baisser de 1 milliard, c'est ceci qui nous met la pression".

Clamadieu dit ses vérités

Cuisiné par les députés sur les coulisses de la bataille qui se joue entre ces deux poids lourds du capitalisme français depuis un mois, Jean-Pierre Clamadieu en a profité pour énoncer ses vérités. Si lui-même ne s'attendait pas à une offre de Veolia portant sur une fraction du capital d'Engie chez son concurrent (29,9% sur 32%), Clamadieu avait prévenu Philippe Varin dès janvier que la "situation actionnariale" de Suez allait changer. Un avertissement réitéré au printemps.

Une façon de remettre en cause l'argumentaire de Suez sur le caractère soudain et brutal de l'offre de son concurrent. Dans une interview au Figaro mardi, Bertrand Camus reconnaissait lui-même qu'après avoir été informé du désengagement prochain d'Engie, il s'était mis à la recherche d'une alternative avant l'été. Jean-Pierre Clamadieu l'a répété mardi matin, "aucune offre" ne lui est cependant parvenue. Et Philippe Varin lui a confié qu'il faudrait sans doute trois mois de plus pour en monter une.

Les erreurs de jugement de Suez

En face, Veolia a le mérite de proposer un "projet industriel solide", a encore expliqué le patron d'Engie avec des garanties sur l'emploi en France jusqu'en 2023. Au passage, Clamadieu en a profité pour égratigner les manoeuvres de Suez de ces dernières semaines. Chez l'énergéticien, la pilule empoisonnée de la fondation néerlandaise est très mal passée : "On est en dehors du "playbook" de l'OPA dans un pays civilisé. Tout ceci nous paraît sortir de la relation normale d'affaires entre une entreprise et ses actionnaires."

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Même son de cloche sur le plan annoncé le 22 septembre par Suez sur le renforcement du plan de cession et d'économies pour séduire les actionnaires et potentiels investisseurs : "Quand j'entends les dirigeants de Suez dire qu'ils vont payer 3 milliards de dividendes dans les prochaines années...qu'à partir de janvier prochain ça va cracher... est-ce bien raisonnable (...) ? On a franchi une limite, cela me paraît une grave erreur de jugement", a martelé Jean-Pierre Clamadieu.

Un argumentaire à sens unique, qui laisse entendre que le patron d'Engie et son conseil d'administration pourraient trancher ce mercredi dans le sens de Veolia. Mais ce serait oublier le rôle prépondérant de l'exécutif dans cette affaire. D'abord discret dans ce dossier, le ministre de l'Economie Bruno Le Maire répète depuis plusieurs jours qu'il souhaite éviter toute précipitation. Sur France Inter mardi, il a martelé que le gouvernement ne se laisserait dicter aucun calendrier par Veolia.

L'Etat tergiverse

Premier actionnaire d'Engie et donc bien représenté au sein de son conseil d'administration, l'Etat a pourtant voté en faveur de la réorientation stratégique de l'énergéticien fin juillet, donc avalisé le désengagement programmé de Suez. Il a également donné son feu vert à Clamadieu pour négocier une meilleure offre chez Veolia mi-septembre, selon ce dernier.

Reste à savoir si la nouvelle offre proposée par Veolia suffira à dissiper les doutes de Bercy. Ira-t-il jusqu'à mettre son veto au projet d'Antoine Frérot et relancer pour quelques semaines voire quelque mois ce feuilleton ? Répondant aux questions des journalistes, Antoine Frérot n'a pas écarté le spectre d'une OPA hostile sur son éternel concurrent en cas de refus d'Engie. Réponse dans quelques heures.