Pour reprendre "le fil de la grande aventure du nucléaire civil en France", selon ses mots, Emmanuel Macron mise sur un nouveau modèle d'EPR (réacteur pressurisé européen). En déplacement à Belfort, jeudi, le chef de l'Etat a annoncé la construction de six EPR2 et des études pour la perspective d'en construire huit autres. "Nous allons engager dès les semaines à venir les chantiers préparatoires", a poursuivi le président, qui espère un début des travaux à l'horizon 2028 et une première mise en service en 2035. Une "direction de programme interministérielle" va être créée pour suivre l'avancement des projets. Si Emmanuel Macron a promis "des financements publics massifs de plusieurs dizaines de milliards d'euros", les EPR2 sont-ils vraiment moins coûteux que les EPR "classiques" ?
Construits par paires
La France ne construit actuellement qu'un EPR sur son territoire, à Flamanville, dans la Manche. C'est d'ailleurs le seul réacteur mis en chantier dans l'Hexagone depuis 1991. Les travaux ont commencé en 2007 pour une mise en service initialement prévue... cinq ans plus tard. Montant estimé : 3 milliards d'euros. Le calendrier et la note sont depuis tombés des mains d'EDF, le porteur du projet. Le 12 janvier dernier, le groupe annonçait que la date de chargement du combustible dans la cuve du futur réacteur - préalable à tout essai de fonctionnement - est "décalée de fin 2022 au second trimestre 2023". "L'estimation du coût à terminaison passe de 12,4 milliards d'euros à 12,7 milliards", ajoutait EDF. Un montant dit "overnight" - comme si la centrale avait été construit en une seule nuit - qui n'inclut cependant les intérêts financiers liées au projet. Dans un rapport publié en juin 2020, de la Cour des comptes, chiffrait à 19 milliards d'euros le coût complet du projet. La construction de l'EPR de Flamanville représentait, pour elle, "un échec opérationnel, des dérives de coûts et des délais considérables".
Avec les EPR2, Emmanuel Macron espère éviter de tels déboires. EDF, qui a lancé dès 2015 le développement de ce réacteur à eau sous pression de forte puissance, les présente comme plus simples et moins chers à construire. Le groupe énergétique compte évidemment bénéficier du retour d'expérience des trois EPR (deux à Taishan, un à Olkiluolto en Finlande) déjà construits dans le monde ainsi que celui d'Hinkley Point au Royaume-Uni. Mais également d'un effet de série - les EPR2 étant construits par paires. L'électricien souligne qu'il s'agit des premiers réacteurs "à être totalement conçus de façon numérisée", permettant de mieux détecter les anomalies. Ces optimisations sur la méthode de construction "vont permettre de faire des économies d'échelle", assure EDF, déjà lourdement endetté et dont l'Etat est l'actionnaire majoritaire. Le groupe a remis au gouvernement, au printemps 2020, une proposition pour construire six EPR2 (trois fois deux, donc) sur des sites existants : à Penly (Seine-Maritime), puis à Gravelines (Nord) et, enfin, à Bugey (Ain) ou au Tricastin (Drôme).
"Des conséquences jusqu'au XXIIe siècle"
Malgré l'assurance d'EDF sur les économies réalisées avec ce programme, la Cour des comptes, encore elle, toujours en 2020, prévenait de "l'enjeu financier majeur" de ces constructions, qu'elle estimait à 46 milliards d'euros. "La décision de construire ou non de futurs EPR aura des conséquences jusqu'au XXIIe siècle", écrivait-elle. L'exemple de Flamanville sûrement en tête, les magistrats ont fait état, plus récemment, d'une "incertitude en termes de capacité à construire un nouveau parc de réacteurs dans des délais et à des coûts raisonnables".
La preuve : dans une note de synthèse du Trésor nommée "Nouveau nucléaire français", datée de septembre 2020 et publiée par Contexte, le coût de construction de six EPR2 est évalué à 47,2 milliards. La première paire reviendrait à 16,4 milliards d'euros ; la deuxième à 15,9 milliards d'euros ; la troisième à 14,9 milliards d'euros. Or, toujours selon Contexte, un document de travail du gouvernement, daté d'octobre 2021, tablait plutôt sur une fourchette entre 52 et 57 milliards d'euros dans un scénario de "bonne maîtrise industrielle". Dans un scénario "plus dégradé", le coût atteindrait même 64 milliards d'euros. Le document précise que "de fortes incertitudes pèsent encore sur la prévision des coûts du programme" et que le chiffrage d'EDF n'intègre "pas l'ensemble des surcoûts possibles".
Date incertaine de mise en service
Concernant la mise en service, Emmanuel Macron semble plus optimiste que l'administration ne l'est dans son document de travail. Le président espère la mise en service d'un premier EPR2 à l'horizon 2035 ; plutôt "2039-2040, pour un scénario de relativement bonne maîtrise industrielle", est-il écrit. Si les retards et problème s'accumulent, ce sera davantage 2042-2043, "voire après 2045 dans des scénarios fortement dégradés".
Reste aussi la question du financement. Le président a assuré que l'Etat prendra sa part, donc, via des financements publics. Utilisera-t-il aussi la récente - et contestée - intégration de l'atome dans la taxonomie verte de l'Union européenne pour financer les EPR2 ? C'est probablement avec cet objectif en tête que la France a pesé pour que le nucléaire figure sur cette liste.
