Lauréat du prix Nobel d'économie en 1998, Amartya Sen aura été un des économistes les plus influents de la fin du XXe siècle. Ses mémoires, qui viennent d'être publiées, constituent un document de référence non seulement sur le monde des économistes mais également sur le Bengale des années 1930-1940 ou encore sur le Royaume-Uni des années 1950.
Le texte est d'autant plus passionnant que la traduction est irréprochable, rendant la lecture particulièrement agréable. L'auteur entremêle des chapitres où il raconte les événements marquants de sa vie et des chapitres où il aborde les idées qu'il s'est forgées sur des sujets aussi divers que la théorie marxiste, les causes de la famine au Bengale en 1942 ou les débats sur la nature du capital productif entre les économistes anglais et américains des années 1950. Né le 3 novembre 1933 dans une famille plutôt aisée installée à Dacca, l'actuelle capitale du Bangladesh, Amartya Sen a connu la fin de la colonisation britannique.
Une aversion contre la colonisation britannique
Concernant les Britanniques, il tire de leur longue fréquentation une incontestable admiration pour leurs idées libérales et démocratiques, mais une aversion profonde pour leur pratique politique de colonisateurs et leur mépris. Il leur est cependant reconnaissant pour la qualité de la formation d'économiste qu'il a reçue dans les années 1950 au Trinity College de Cambridge.
Quant à la silhouette intellectuelle qui émerge des parties du livre consacrées à ses idées, c'est celle d'un humaniste cultivant l'équanimité et s'imposant une grande rigueur dans la construction de ses raisonnements. A propos de la science économique, la matière qui a structuré sa vie professionnelle, il insiste sur le fait qu'elle n'est légitime que si elle s'appuie sur un savoir mathématique solide. Il déplore ainsi les approximations et les dérives idéologiques de ceux qui se prétendent économistes mais dont les notions de mathématique sont très rudimentaires.
En pratique, les dérives idéologiques qu'il condamne sont soit celles qui remettent en cause la liberté, soit celles qui ignorent la réalité. C'est pourquoi il s'est éloigné très tôt du marxisme ou encore du systématisme dépensier des premiers disciples de Keynes qui refusaient d'admettre les problèmes d'endettement nés de leur défense du déficit public. Sur un plan plus strictement politique, son attachement à la démocratie l'a conduit à dénoncer les crimes des communistes staliniens ainsi que l'aveuglement des nationalistes indiens ayant soutenu, par haine des Britanniques, le militarisme japonais. Si certaines digressions sur le destin des membres de sa famille peuvent paraître un peu longues, le livre d'Amartya Sen n'en reste pas moins brillant et passionnant.
Citoyen du monde : mémoires
Par Amartya Sen. Odile Jacob, 496 P., 26,90 ¤.
La note de L'Express : 5/5
