A croire qu'il avait déjà tout dans la tête, Vincent Duluc, la composition des équipes, les moments les plus épiques, les dramaturgies et les ivresses de la compétition la plus populaire et médiatique de la planète. A l'arrache, en une petite poignée de mois, le journaliste le plus capé de L'Equipe a noirci de sa plume alerte près de 550 pages remplies d'anecdotes de tout ordre, humaines, sociétales, géopolitiques, judiciaires et même sportives propres à ravir les moins fans du ballon rond. Cela donne un Dictionnaire amoureux de la Coupe du monde (Plon, 544 p., 26 ¤).
"J'y ai mis la somme de mes admirations, de mes années passées dans le foot, mais aussi des légendes qui m'ont été rapportées par les anciens, nous indique le reporter de 60 ans à la carrure de rugbyman et au regard malicieux. Sur la vingtaine de livres du genre que j'ai écrits, celui-ci est peut-être le plus important, le plus intime". Et le plus proche de ses récits littéraires sur George Best (Le Cinquième Beatles) ou sur l'épopée des Verts (Un printemps 76). Il couvrira au Qatar sa dixième Coupe du monde et songe déjà à sa onzième, entre Etats-Unis, Canada et Mexique, la dernière, peut-être... En attendant, Vincent Duluc est sur le pied de guerre. Et intarissable.

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L'Express : Comment garder son âme d'enfant devant le scandale climatique et humanitaire que représente l'organisation de la Coupe du monde au Qatar ?
Vincent Duluc : Les amoureux de foot n'ont pas choisi que la Coupe du monde se tienne au Qatar, on a tous dit que c'était un scandale. Mais à l'époque, ça ne gênait pas beaucoup la société civile. En 2015, Mme Hidalgo célèbre l'arrivée du Qatar au PSG... Je n'ai pas envie de me défendre de mon amour pour le foot au nom de l'hypocrisie générale. Soit l'argent du Qatar pue tout le temps, il faut alors se détacher de beaucoup de choses, ne pas aller au Parc des princes, ne pas regarder le PSG, soit il ne pue jamais.
Historiquement, la Coupe du monde et les Jeux Olympiques sont souvent allés au mauvais endroit au mauvais moment, comme en 1978 en Argentine. A l'époque, la contestation avait déjà été très forte. Et en 2018, Poutine a livré une version de la Russie et de Moscou du type Disneyland, où tout était propre, tout était parfait, où on ne voyait ni police, ni bandits, ni pauvres. Cela dit, je suis aussi le président de l'UJSF, l'Union des journalistes de sport en France - on est 3 000 -, on va bientôt publier un communiqué avec Reporters sans frontières concernant la liberté de travailler et d'enquêter sur place et on va faire pression sur la Fifa et sur le Qatar. Je pense qu'on agit plus comme cela qu'en regardant Hanouna à la place de France-Australie.
Vous allez couvrir votre dixième Coupe du monde. Le plaisir reste-t-il intact ?
La Coupe du monde rythme une vie de journaliste de foot. Elle est d'une intensité sans équivalent, elle donne le sentiment de vivre le prolongement rêvé d'une enfance. Comme elle a lieu tous les quatre ans, il y a une mythologie de l'attente. Cette année, on est un peu perturbés parce qu'on n'a pas nos repères. D'habitude, de mars à mai, c'est le temps des débats sur la liste des joueurs sélectionnés ; ensuite, c'est la préparation... Cette fois, la compétition est coincée dans un calendrier un peu bizarre, mais l'excitation est la même. Les quelques minutes qui précèdent le premier match de l'équipe de France sont pour moi d'une puissance incroyable - on est dans l'histoire collective mais aussi personnelle.
Le Qatar sera probablement la Coupe du monde de la dernière chance pour l'Argentin Lionel Messi, âgé de 35 ans...
Le Coupe du monde confirme ou construit les destins. Ce qui a tout changé pour Pelé, considéré comme le plus grand joueur de l'histoire, c'est de l'avoir gagnée une troisième fois en 1970, alors qu'on le disait vieillissant - par ailleurs, j'ai revu la demi-finale France-Brésil de 1958, c'est fascinant, il est déjà extraordinaire, alors qu'il est un môme. D'autres voient Messi comme le plus grand - et en termes de talent, à mon avis, c'est vrai, personne n'a jamais été aussi fort que lui tous les trois jours, il est confronté à une cadence infernale. Mais tant qu'il n'a pas gagné la Coupe du monde, il lui manque quelque chose pour être l'égal des autres, même en étant meilleur qu'eux...
Et le plus fou, c'est Maradona ? Il était à la fois ange et démon...
Surtout démon ! En 1986, il a triché pour devenir champion du monde [NDLR : avec son but de la main face à l'Angleterre en quart de finale], l'Argentine prenant alors sa revanche sur les Malouines. En 1994, il a triché pour le redevenir [NDLR : il a été contrôlé positif à l'éphédrine, une substance interdite]. Il n'y a qu'en 1990 qu'il n'a pas triché, et ça a fini par des insultes sous le ciel de Rome, après qu'il a éliminé l'Italie à Naples. C'est sûrement le destin le plus fou de la Coupe du monde. Un jour, j'ai demandé à Michel Platini qui, de Pelé ou de Maradona, était le plus grand joueur de la Coupe du monde. Il a répondu : "Pelé, parce que j'ai joué contre Maradona, et je sais que le dimanche, ce n'était pas lui qui pissait".
Votre héros n'est-il pas Johan Cruyff ?
Oui, c'est la meilleure nécro que j'ai jamais écrite dans L'Equipe (rires). Pour moi, Cruyff, c'est les Beatles, les Stones, toute une époque. Son règne a duré très, très longtemps - pas sûr que les idoles du moment durent aussi longtemps. Il est un héros de mon adolescence, dans la première moitié des années 1970, et c'est à cet âge-là que se fixent nos admirations. Le maillot de l'Ajax avec cette grande bande rouge verticale sur fond blanc était magique ; l'équipe aux cheveux longs jouait un football moderne où tout le monde occupait tous les postes, et Johan était à la fois d'un esthétisme et d'une arrogance fascinants. Et ce qui est incroyable, c'est qu'il a révolutionné encore plus le foot en étant entraîneur. Pourtant, c'était un type qui fumait à la mi-temps et qui pouvait être un tyran dans le vestiaire. Nous sommes nombreux à penser comme moi, parmi les plus de 50 ans (rires).
Quel est, selon vous, le plus grand match français de l'histoire de la Coupe du monde ?
Ce ne peut être que Séville [la demi-finale RFA-France, en 1982]. C'est imbattable. Il y a tous les sentiments, successivement et parfois en même temps : l'espoir, l'indignation, la peur, l'espoir encore, l'euphorie, le sentiment de l'injustice. Tout ça finit par les tirs au but, qui sont un peu la roulette russe. Un grand match, c'est quand on n'arrive pas à dormir après, et là, on n'a pas dormi de l'été. Les victoires hantent moins nos nuits. L'été 1998 a fait un bien énorme au pays, il y a eu quelque chose cet été-là, un bonheur collectif qui a duré jusqu'à septembre. Puis la - généreuse - mythologie black-blanc-beur a fait long feu, notamment avec le France-Algérie de 2001. Peut-être qu'il aurait fallu que la société prenne le relais, on demande beaucoup au football. En 2018, il y a eu les mêmes scènes de bonheur collectif, mais la victoire s'est accompagnée d'un débat un peu différent. La France footballistique, plus mûre, a formulé des réserves sur la manière dont on jouait, alors que ce ne serait jamais arrivé vingt ans plus tôt.

Le milieu de terrain et capitaine de l'équipe de France de football Michel Platini, le 08 juillet 1982 à Séville, lors du match France/RFA, demi-finale du championnat du monde de football, qualifié par Vincent Duluc de meilleur match de l'équipe de France.
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Platini, Zidane, et Deschamps sont les trois grands personnages du foot français, écrivez-vous...
Platini a eu un destin qui va au-delà du joueur, il a organisé la Coupe du monde 98, a été président de la Fifa et a failli, à une feuille qui traîne dans un placard prêt, être le roi du monde. C'est un personnage romanesque, touchant, un mélange de gêne et de grande gueule. J'ai de la tendresse pour lui, même pour ses fautes, ou malgré ses fautes. C'est générationnel : grâce à lui, j'ai vu l'équipe de France à la Coupe du monde. Et puis j'ai eu plus de relations avec lui qu'avec beaucoup d'autres - j'ai très peu connu Kopa, un grand - il a été exceptionnel lors du France Brésil de 58 - qui n'était pas très aimable. Bien sûr, Platini n'aurait pas dû demander son salaire quatre ou cinq ans après son travail ni révéler qu'il avait voté pour le Qatar après un dîner à l'Elysée avec Nicolas Sarkozy. Il a été léger, insouciant, négligent, il a été Platoche, en somme !
J'ai aussi beaucoup de tendresse et de respect pour Zidane, qui est très respectueux des autres. Quant à Deschamps, il est dans tous les bons coups ! Il est le capitaine de la seule victoire française en Ligue des champions, capitaine de la première victoire française en Coupe du monde et sélectionneur de la deuxième victoire, un palmarès imbattable... Mes rapports avec lui n'ont pas toujours été faciles, ils sont dus à la surinterprétation de ce que j'ai écrit. Ainsi, pendant l'Euro 2000, il fait la grève d'un point presse à cause d'un de mes papiers, et le surlendemain de la victoire en Russie, en 2018, il m'envoie un texto en disant "Bonjour Vincent, désolé d'avoir gagné". Je l'avais, il est vrai, titillé sur certains choix, c'est comme cela, le foot est une matière à débat.
Vous revenez aussi sur "l'affaire Aimé Jacquet"...
Aimé Jacquet a de l'amertume, et sa rancune est intacte, il n'a plus jamais parlé à L'Equipe depuis 98 [NDLR : en 1998, L'Equipe a écrit qu'il n'était pas l'homme de la situation]. A la limite, je ne lui reproche pas d'avoir voulu prendre sa revanche, il a le droit, il réagit en proportion de la blessure qu'il a ressentie. Ce qui me gêne le plus dans l'affaire Jacquet, c'est l'amnésie de nos confrères, qui se sont lavé les mains. L'Equipe a "payé" pour tout le monde, mais tout est relatif - dans les trois ou quatre années qui ont suivi, on n'a jamais vendu autant de journaux. Reste que pendant le Tour de France 98, les voitures du journal prenaient des cailloux. Dans le temps, à L'Equipe, on appelait ce genre de réaction "l'effet Dupond". Paul Dupond était un journaliste d'athlétisme dans les années 40-50 ; un jour il fait un papier sur Alain Mimoun avant le Cross du Figaro en disant "avec la vie qu'il mène, on peut vous annoncer qu'il ne gagnera pas le Cross, etc." L'autre est comme un fou, et, évidemment, il gagne, en criant, dans la dernière ligne droite, "Dupond est un con, Dupond est un con".
Vous décrivez un Kylian Mbappé programmé depuis le berceau pour devenir un joueur de foot...
C'est un gamin qui a été diagnostiqué précoce. Il a toujours été décalé, il s'ennuyait à l'école. En conférence de presse, il est impressionnant, il est capable de désamorcer des questions les plus difficiles. Parfois, ça passe pour de l'arrogance - et ça en est peut-être -, ça ne le rend pas forcément populaire. C'est classique pour les joueurs à ce point dans la lumière : il y a toujours un phénomène mécanique de balancier, on l'a vu pour Michel Platini, pour Thierry Henry...
L'absence au sein de l'équipe de France de Paul Pogba et N'Golo Kanté est-elle mauvais signe ?
Oui, parce qu'il n'y a pas beaucoup de monde derrière, et que la France va défendre son titre avec des joueurs qui ne l'ont pas gagné. Et puis, il existe une malédiction des champions du monde : quatre des cinq derniers vainqueurs de la compétition ont été éliminés au premier tour.
Avez-vous de la nostalgie pour les Coupes du monde d'antan ?
Non, la vraie nostalgie commence le jour de la finale, avec tout son cérémonial, l'on sait que c'est la dernière fois. Sommet de la compétition, il porte déjà en lui la fin de la fête. Cela dit, j'ai un rapport particulier à la nostalgie. J'écris avec nostalgie et souvent dessus, et pourtant, je ne trouve jamais que c'était mieux avant. C'est peut-être dû à la gymnastique du quotidien. Chaque jour à 18 heures, rien n'est plus important que l'histoire que l'on doit raconter avant minuit.
