Pour penser les conflits du présent, il existe deux représentations dominantes : l'une, popularisée notamment par le psychologue américain Steven Pinker (1), insiste sur la résorption progressive de la violence et décrit les effets d'un vaste processus de pacification depuis le XVIIIe siècle ; l'autre, exposée par la politologue belge Chantal Mouffe (2), voit dans le conflit la condition nécessaire du pluralisme. C'est à ces deux représentations que s'opposent les philosophes français Alain Renaut et Geoffroy Lauvau, dans un livre clair et novateur, La Conflictualisation du monde au XXIe siècle. Une approche philosophique des violences collectives (Odile Jacob). Pour ces derniers, il est déraisonnable de considérer conflictualités et violences soit comme marginales soit comme fécondes. Et l'on ne saurait leur donner tort, au regard des millions de victimes des guerres, du terrorisme et des massacres de masse, depuis les années 1990.

Mais l'intérêt majeur de l'ouvrage est ailleurs, dans le recours des auteurs au modèle du génocide. Il ne s'agit pas ici de se demander de façon classique quand et dans quelles circonstances un massacre devient un génocide, mais de prendre appui sur celui-ci pour éclairer la construction du rapport à l'autre dans les situations de conflit. Alain Renaut et Geoffroy Lauvau privilégient une définition large du génocide, soit "l'intention de refuser le droit à l'existence", assez proche des intentions premières du créateur du terme, en 1943, le juriste Raphael Lemkin (3).

Le rejet de la différence

Un choix méthodologique qui se révèle très éclairant. Dans leur volonté de rendre compte des mécanismes conduisant à l'affrontement - la "conflictualisation", pour reprendre leur mot - les auteurs montrent que la détermination à exclure l'autre de l'espèce humaine n'est pas spécifique au génocide - lequel porte à son paroxysme la séparation entre le "Eux" et le "Nous" - mais qu'elle est tout aussi présente dans le djihadisme, les agressions sexuelles de masse ou les violences sociales.

Certes, les situations diffèrent considérablement par la teneur du conflit et/ou par son intensité, mais partout s'exprime le rejet de la différence, lequel exige que "ceux qui n'ont pas les mêmes origines, les mêmes religions, les mêmes représentations de la sexualité ou du genre [...] doivent être sinon éliminés, comme dans un génocide, mais du moins soit assimilés (par effacement des différences dans lesquelles ils se reconnaissent), soit rejetés en dehors de l'espace et de la représentation de la communauté populaire et nationale", écrivent les auteurs.

A ce point de l'analyse, se pose la question de l'explication du passage à l'acte, du basculement dans la violence. L'idéologie joue un rôle clé, bien sûr, en amenant l'identité collective à éclipser toutes nos autres identités significatives. Mais elle ne rend pas totalement compte du basculement dans l'horreur. Il faut y ajouter, au moins, le consentement à obéir, fondé sur la conviction de servir une autorité légitime. Comment alors s'opère la transformation d'un individu en tueur de masse ? Les ressorts de cette transformation sont examinés par les deux philosophes à travers la polémique concernant la violence islamiste : sommes-nous confrontés, comme le soutient le politologue Gilles Kepel, à une radicalisation de l'islam ou, comme le pense le sociologue Olivier Roy, à une islamisation de la radicalité ?

Pour un "humanisme des extrêmes"

Ces deux approches ne s'excluent pas l'une l'autre, estiment Alain Renaut et Geoffroy Lauvau. Mais elles laissent échapper, selon eux, l'élément essentiel qui donne corps à leur essai : le fait que les islamistes se représentent certains individus ou groupes comme extérieurs au "Nous" qu'ils défendent, représentation permettant l'expression de la violence et l'insensibilisation à celle-ci. Et les auteurs de citer, en démonstration de leur analyse, le film documentaire Salafistes, de Lemine Ould Mohamed Salem et François Margolin, qui donne la parole aux théoriciens de l'islam radical.

Dans toutes les situations examinées dans l'ouvrage, il est porté atteinte à l'humain. Néanmoins, l'idée d'humanité oppose une forte résistance à la volonté de la détruire. Aussi les auteurs proposent-ils d'élaborer un "humanisme des extrêmes". Une sorte de transcendance, à laquelle faire appel là où l'humain est ultimement nié, dont le fondement se situerait dans la conscience raffermie et réaffirmée de notre appartenance à une commune humanité. Loin du discours antispéciste en vogue aujourd'hui, logeant animaux humains et non humains à la même enseigne.

1. La Part d'ange en nous (Les Arènes).

2. "Le Politique et la dynamique des passions" (Rue Descartes, n° 46-46).

3. On regrette, dans la mesure où la notion de crime contre l'humanité est discutée, que celui qui l'a forgée, Hersch Lauterpacht, ne soit pas cité.