Pour organiser un événement littéraire, le lieu paraît a priori improbable. Et pourtant... Laruns (Pyrénées-Atlantiques), petite bourgade béarnaise de 1400 âmes lovée au creux de la vallée d'Ossau, s'apprête bel et bien accueillir du 17 au 19 juin le premier festival "Ecrire la nature".
Quand on y réfléchit bien, cette localisation est en réalité parfaitement logique. Car pourquoi diable faudrait-il se rassembler à Paris, à Bordeaux ou dans une autre grande ville pour évoquer un courant littéraire qui interroge la relation de l'homme au monde qui l'entoure ? N'est-il pas bien plus cohérent de se retrouver au coeur du magnifique Parc national des Pyrénées, dans une vallée dédiée au pastoralisme où vivent encore des vautours, des isards et même des ours ?
C'est la conclusion à laquelle est arrivé l'homme qui a eu un jour cette idée apparemment folle, et est parvenu, avec d'autres, à la mener à bien (1). Cédric Baylocq-Sassoubre, anthropologue de métier, a certes grandi à Bordeaux, mais c'est ici, en vallée d'Ossau, qu'ont vécu la plupart de ses ancêtres. Il raconte : "Un jour, alors que je randonnais en solitaire dans ces montagnes, je lisais quelques pages d'Un été dans la Sierra, de John Muir, le créateur des parcs nationaux américain. Et l'évidence m'est apparue : certains paysages décrits dans ce livre et ceux que j'avais sous les yeux se ressemblaient. Je me suis alors dit que la vallée d'Ossau était le lieu idoine pour accueillir un festival consacré au genre appelé aux Etats-Unis Nature writing."
Un genre littéraire qui résonne avec l'époque
Ce n'était qu'un projet. Il est devenu réalité. Et il résonne avec l'époque. Certes, comme le rappelle Françoise Besson, professeure émérite de littératures de langue anglaise à l'Université de Toulouse 2 et membre du jury, "l'écriture de la nature existe depuis l'Antiquité ; de la poésie de Virgile aux grands Romantiques en passant par la poésie chinoise de l'Antiquité. Toutefois, c'est aux Etats-Unis, à partir du XIXe siècle, que ce courant s'est véritablement constitué." Un courant qui a pris aujourd'hui une ampleur nouvelle, en raison de la crise écologique qui secoue la planète. Au point de donner lieu parfois à une réflexion philosophique, voire à un engagement politique. "En France, ce genre a notamment été porté ces dernières années par la revue America, dirigée par François Busnel (le présentateur de La Grande Librairie sur France 5), dont le documentaire sur Jim Harrison sera diffusé sur place", précise Cédric Baylocq-Sassoubre.
Logiquement, trois représentants de ce courant littéraire aujourd'hui florissant seront présents à Laruns : Kathleen Dean Moore (Sur quoi repose le monde), Nick Neely (Alta California, non encore traduit), et Scott Slovic (Going away to think, à paraître sous le titre Voyager pour penser, avec une traduction de Françoise Besson). Ils dialogueront avec un groupe talentueux d'écrivains français, notamment le prix Goncourt Alexis Jenni (J'aurais pu devenir millionnaire, j'ai choisi d'être vagabond), André-Jacques Dereix (Marche ou rêve), Olivier Lafaye (Les Béarnais de San Francisco), Yan Lespoux (Presqu'îles) ; Pierre Madelin (Carnets d'Estives. Des Alpes au Chiapas) et Guillaume Sire (Les Contreforts), notamment.
Des lectures, des rencontres mais aussi des randonnées
Au programme de ces trois jours ? Deux prix (2), l'un pour les oeuvres de fiction (parrainé par L'Express), l'autre pour les essais (parrainé par le Crédit Agricole), décerné par un jury présidé évidemment par la rédactrice en chef du service Livres de L'Express, Marianne Payot). Mais aussi des lectures, des rencontres avec les auteurs, un concours ; des expositions pyrénéistes ; des conférences sans oublier une "balade poétique" en compagnie de l'orchestre de Pau Pays de Béarn et des auteurs. Sachant que, pour terminer, tout ce petit monde se retrouvera le dimanche, bâtons en main et chaussures de marche au pied, pour une randonnée dans les hautes montagnes béarnaises, l'un des temps forts de ces trois jours.
Comme souvent en milieu rural, la solidarité a joué à plein pour accueillir les festivaliers, les loger, trouver l'argent (il en manque d'ailleurs encore un peu). D'autant que, pour ne pas organiser un festival "hors sol", de multiples partenariats destinés à associer la population à l'événement ont été mis en place avec la mairie, la médiathèque, La Curieuse librairie Troquet d'Arudy, les élus locaux, les entreprises locales et les scolaires. Le tout avec succès puisque même la ville de Pau a été séduite et accueillera dès le jeudi 16 une partie des festivaliers dans sa médiathèque pour une présentation des trois auteurs américains.
Tout ne sera pas parfait ? Sans doute : telle est la règle des "premières". Il n'empêche : l'essentiel est assuré. Et il ne serait pas étonnant qu'une deuxième édition voie le jour dès l'année prochaine. Après tout, les meilleures idées sont souvent celles qui paraissaient au départ un peu déraisonnables.
(1) Mention spéciale à la libraire Marianne Lassus et à l'ex-capitaine d'industrie Olivier Lafaye.
Le programme est à découvrir sur https://www.ecrirelanature.com/fr
Les sélectionnés:
Catégorie fiction
-Yann LESPOUX, Presqu'îles, Agullo, 2021
-Guillaume SIRE, Les Contreforts, Calmann-Lévy, 2021
-Carl NIXON, Une falaise au bout du monde, L'Aube, 2021
Peter HELLER, La Rivière, Actes Sud, 2021
-Joe WILKINS, Ces montagnes à jamais, Gallmeister, 2021
Catégorie essai
-Pierre MADELIN, Carnets d'estives. Des Alpes au Chiapas, Wildproject, 2021
-Bertrand VALIORGUE, Refonder l'agriculture à l'heure de l'anthropocène, Le Bord de l'eau, 2020
-Kathleen D. MOORE, Sur quoi repose le monde, Gallmeister, 2020
-Alexis JENNI, J'aurais pu devenir millionnaire, j'ai choisi d'être vagabond, Paulsen, 2020
-Luc BRONNER, Chaudun, la montagne blessée, Seuil, 2020
Le Palmarès
Pour les oeuvres de fiction : Yann LESPOUX, Presqu'îles, Agullo, 2021
Pour les essais : Alexis JENNI, J'aurais pu devenir millionnaire, j'ai choisi d'être vagabond, Paulsen, 2020
Prix spécial du jury : Kathleen D. MOORE, Sur quoi repose le monde, Gallmeister, 2020
