On ne parle plus que d'elle, de sa taille, de son architecture, de ses missions et compétences... La ville, échelon politique de base, s'affirme aujourd'hui comme un enjeu central dans les foisonnantes réflexions sur la meilleure manière de réancrer le citoyen dans son environnement. Commençons par une remarque, signée de Mickaël Labbé (1). Ce maître de conférences en esthétique à l'université de Strasbourg s'est ému de la mise en place d'un mobilier anti-SDF dans la capitale alsacienne.
Dans ces bancs segmentés en places individuelles, ces pics implantés aux abords des banques ou de certains immeubles, il a vu la marque de la montée en puissance d'une "architecture du mépris" qui chercherait à évincer les plus vulnérables. Et ce, alors même que la municipalité devrait être "l'espace du nous", selon l'universitaire, qui s'inquiète d'une tendance à la privatisation de l'espace public à des fins marchandes.
Malgré l'usage inflationniste de termes tels que "participation", "consultation", ou "coconstruction", les habitants comptent plus que jamais pour quantité négligeable dans la production des lieux publics contemporains, ajoute Labbé. S'adressant aussi bien aux citoyens qu'aux architectes, il appelle à "redessiner nos villes", avec égard et sans spectacularisation, afin de permettre une réappropriation de ce territoire urbain par la "communauté sociale, composite et multiforme" des habitants.
L'universitaire est loin d'être le seul à en appeler à cette minirévolution, frappée au coin du bon sens. Si nous en sommes là, estime ainsi le sociologue américain Richard Sennett (2), c'est parce que le XXe siècle a renoncé à "nouer le construit et l'habité". "Ceux qui rêvaient de construire la modernité étaient audacieux, mais indifférents aux voix de ceux qui allaient vivre dans leurs constructions rêvées", souligne-t-il. Une rupture avec le siècle de Balzac, qui tenta d'unir la ville et la cité, l'ensemble urbain et ses occupants citoyens. Ce furent Haussmann et ses grands boulevards parisiens conçus pour rendre la ville facilement accessible, les blocs barcelonais de Cerda imaginés comme des espaces égalitaires et ouverts, le New York de Frederick Law Olmsted dans lequel Central Park était appelé à rassembler toutes les communautés dans une nature reconstituée.
Une éthique de la ville
Sennett montre comment l'urbanisme est devenu par la suite moins ambitieux, et la ville plus bureaucratique. Jusqu'à imaginer, avec Le Corbusier, de raser le centre de Paris. Eh oui, en 1925, encore jeune architecte, l'inventeur de "l'unité d'habitation" avait nourri le projet insensé de quadriller de tours la capitale, au mépris du legs médiéval et du caractère tortueux des rues de la belle Lutèce. L'époque était au pragmatisme : en 1933, la charte d'Athènes du Congrès international d'architecture moderne recommandait une approche purement fonctionnelle de la ville, dans une logique de planification urbaine se souciant comme d'une guigne de détruire "la structure intime et sociale de la vie communautaire", note Sennett. Il est temps de tirer les leçons du passé. Le sociologue prône une éthique de la ville respectant la complexité, cherchant à réparer et à adapter le bâti sans trop perturber l'existant. Une approche tenant en un mot : ouverture. Aussi bien dans la forme que dans les esprits, afin de créer "les conditions matérielles qui permettront [aux] habitants d'approfondir et d'intensifier leur expérience de la vie collective".
Mais l'urbanisme fonctionnel n'a pas seulement affaibli les liens sociaux. Il a aussi conduit à la métropolisation, désormais elle aussi sous le feu des critiques. Pour Pierre Vermeren, celle-ci est même une pure "idéologie de la modernité" (3). Plus de la moitié du PIB français, déplore l'historien, est produite par une douzaine de métropoles - ces mêmes métropoles dont la crise des gilets jaunes a montré combien elles se démarquaient de la France dite périphérique. La métropolisation serait "l'autre nom de la concentration induite par le capitalisme moderne", et les métropoles régionales, une simple "extension décentralisée de la métropole parisienne", insiste Vermeren. Le réseau des TGV, signe de leur connectivité, laisse " dans l'ombre toutes les villes moyennes ou secondaires du pays devenues inutiles". Les cafés Starbucks succèdent aux bistrots, et les familles modestes sont remplacées par de jeunes cadres et des étudiants aisés. Dressant un tableau très sombre, Vermeren fustige une chasse structurelle au "trop humain" dans des métropoles dédiées au business et au tourisme.
Le récent rapport de l'association Climate Chance recensant les initiatives des acteurs non étatiques face au dérèglement climatique démontre pourtant l'importance des grandes villes dans le combat du siècle, celui de la préservation de l'environnement. L'ONG met en avant l'action de 13 d'entre elles, de la taïwanaise Kaohsiung, qui a su faciliter l'autonomie énergétique de son industrie locale, à la française Grenoble, où l'action de la métropole a permis une réduction de 25 % des émissions de gaz à effet de serre. "Les villes sont naturellement au coeur de la solution, car plus de la moitié des émissions sont liées à la vie quotidienne, que les décisions prises à l'échelon local peuvent influencer", rappelle le sénateur Ronan Dantec, président de Climate Chance. Le même ajoute néanmoins que, si l'on connaît la recette d'une municipalité peu émettrice (un habitat densifié, des transports en commun efficaces, etc.), "l'attractivité des métropoles est responsable d'un étalement générateur de gaz à effet de serre quand elles envoient leurs habitants à 30 ou 40 kilomètres de leur centre, une aberration en matière de climat".
L'essor du municipalisme
Dantec préconise un nouveau type de métropolisation dans lequel la ville prendrait conscience de ses limites en matière d'accueil et chercherait à aménager l'ensemble de sa zone d'influence. Une vision large, partagée par l'avocat Xavier Matharan (4), convaincu de la nécessité de mener une politique à l'échelle régionale. Ou par le philosophe Thierry Paquot (5), pour qui le "devenir urbain du monde et des humains passe par des biorégions" comportant une ou deux grandes villes, d'autres moyennes, des villages et des hameaux. L'essentiel ne reposant pas sur le nombre d'habitants de ces structures, mais sur la capacité de l'ensemble territorial en question à assurer à chacun de ses membres les conditions de son autonomie et de son épanouissement. Soit l'avènement d'une forme d'écologie existentielle, qui permet une nouvelle approche de la mondialisation, par le bas, cette fois.
Repenser la ville, c'est aussi repenser sa fonction politique. Et à ce jeu-là, la commune est la grande gagnante. Ces dernières années, le "municipalisme", comme on l'appelle, ne cesse de monter en puissance. De l'Assemblée des gilets jaunes à la commune de Saillans dans la Drôme, gouvernée par une liste citoyenne depuis 2014, la volonté de se réapproprier le pouvoir par le local se traduit désormais en actes. Environ 500 listes citoyennes concourent aux prochaines élections municipales. Ces administrés non encartés, la plupart du temps étrangers à la vie politique, pensent la commune comme le maillon indispensable à la régénération citoyenne et au combat écologique. Une démocratie enracinée dans la ville, désormais territoire de tous les espoirs.
(1) Reprendre place. Contre l'architecture du mépris (Payot).
(2) Bâtir et habiter. Pour une éthique de la ville (Albin Michel).
(3) "Métropolisation : retour sur une idéologie de la modernité", Le Débat, n° 207, novembre-décembre 2019.
(4) Le bonheur est dans la métropole (l'Aube).
(5) Mesure et démesure des villes (CNRS éditions).
