C'était il y a un an, la romancière Marie-Sabine Roger publiait Dernière visite à ma mère(L'Iconoclaste), un petit livre pesant son poids d'émotions, le récit d'une fin de vie qui s'apparente à une longue déroute. Celle de sa mère, morte dans un Ehpad, à 94 ans, le 18 février 2020. Un texte d'une beauté brute, à travers lequel l'auteure de Trente-six chandelles, de La Tête en friche et Bon Rétablissement, prix des lecteurs de L'Express 2012 (porté à l'écran par Jean Becker), a trouvé les mots justes pour traiter d'un sujet ô combien universel. Autant dire que la publication des Fossoyeurs, du journaliste Victor Castenet, témoignage implacable sur la maltraitance institutionnalisée en Ehpad, a ravivé ses souvenirs, et sa colère. Entretien avec une romancière qui ne manie pas la langue de bois.
L'Express : Les Fossoyeurs, le livre enquête choc sur les Ehpad tout juste publié, fait écho à votre récit Dernière visite à ma mère. Cela vous rappelle de mauvais souvenirs...
Marie-Sabine Roger : En effet, mais je suis ravie du scandale que ce livre déclenche. Je ne sais pas à quel groupe appartenait l'Ehpad privé de ma mère située dans le Gard, mais de toutes les façons, ce qui se passe avec Orpéa se passe avec de nombreux autres groupes. Qu'il y ait un aspect extrêmement mercantile derrière tout cela est évident. Ma mère payait dans les 3 000 euros par mois, ce qui est déjà pas mal. Par curiosité, je viens de retourner sur la page du site de la maison en question, qui évoque, entre autres, le parc de 12 000 mètres carrés, une jolie salle à manger avec de merveilleuses assiettes, etc. Le miroir aux alouettes ! En fait, ils mettent en avant des choses qui, pour être honnête, ne sont d'aucune utilité pour la plupart des résidents. Ces derniers restent dans leur chambre, dans leur fauteuil et se contrefichent du sol en marbre de l'entrée. Ce qui compte, c'est le personnel. Et la qualité de la nourriture et les soins. C'est tout ! Je ne suis pas en train de dire qu'il faut loger les gens dans un taudis, mais on fait une grosse publicité pour des choses qui rassurent les familles alors que ce n'est pas là l'essentiel.
C'était donc un problème de personnel ?
Dans mon livre, je l'ai dit et je le redis, je ne juge pas le personnel, qui faisait ce qu'il pouvait. Mais il était souvent en sous-effectif et mal formé. Je me souviens d'un jeune aide-soignant que j'ai appelé un jour car ma mère voulait passer du fauteuil à son lit. Il ne savait pas comment s'y prendre, alors que c'est tout de même le b.a.-ba du métier. Visiblement, il n'avait pas été du tout formé. J'ai constaté aussi un turn-over très grand, j'ai vu de très nouveaux visages durant deux ans, ce qui déstabilise les résidents. Pour les repas, ce n'était pas brillant non plus. il y avait plusieurs services, dont un à 17 heures - celui de ma mère. Une fois terminé, ou plutôt avalé, le repas, on la mettait au lit. Ce n'est pas une vie. Dans la journée, on remontait ma mère dans sa chambre, on la mettait devant la télé alors qu'elle voyait très mal, on lui mettait le son à fond alors qu'elle n'était pas sourde, et elle n'avait pas de télécommande pour changer de chaîne. Durant des journées entières, elle subissait ainsi des sons qu'elle n'avait pas choisis. L'Ehpad, c'est la vieillesse dans ce qu'elle a de pire. La vieillesse au carré. Le pire c'est que la plupart des familles ne se rendent pas toujours compte de cela. Ou n'osent pas râler de peur que le patient en pâtisse. Les familles entrent alors dans une paranoïa invivable, en tentant d'imaginer ce qui se passe durant leur absence. Imaginez une maternelle où on soupçonnerait que les enfants sont battus, il y aurait une levée de boucliers.
Vous évoquez aussi dans votre récit la perte rapide d'autonomie...
Quand ma mère est arrivée, elle marchait encore un peu avec un déambulateur et elle allait aux toilettes accompagnée. En deux mois, c'était réglé, elle était en fauteuil et elle avait des couches ! Car il n'y avait pas assez de personnel pour l'épauler. C'est ce qui se passe dans tous les Ehpad. Faute de temps, on leur met des protections, que l'on change quand on peut. Il y a là une déshumanisation et un manque de dignité totale. La plupart des soignants ont conscience de tout cela, mais ils n'en peuvent mais, ils n'ont tout simplement pas le temps. Et les médecins participent à ce genre de choses. Quand ma mère est arrivée, la résidente de la chambre d'à-côté criait toutes les deux minutes, ce qui était insupportable. Au bout de quelques mois, ma mère s'est mise à crier elle aussi, tout doucement. Du coup, on a arrêté de lui faire faire des activités et on a fini par la laisser dans sa chambre et, surtout, on l'a médicamentée pour qu'elle n'embête personne.
De quels types de médicaments s'agissait-il ?
Elle était chargée comme une mule, pardon pour l'expression. Elle avait un traitement incroyable. J'en ai parlé avec le médecin et lui ai dit : "Je ne comprends pas, ma mère fait des cauchemars et elle a un médicament qui peut donner des cauchemars, elle a des insomnies et il y a un médicament qui peut en donner, elle a des angoisses et elle reçoit un médicament qui peut créer des sentiments d'anxiété, expliquez-moi..." Il était gêné, il m'a dit "eh bien, du coup, elle est calmée, elle dort, et puis de toutes les façons, le médecin coordinateur lui aurait remis une couche". Bref, ma mère était droguée. Suivant l'heure à laquelle j'arrivais, elle n'était plus en état de parler avec moi. Or, il reste peu de temps devant vous et vous vous rendez compte que ce temps est en partie kidnappé par une espèce de camisole médicamenteuse. Je ne peux m'empêcher de me dire qu'elle aurait eu une fin de vie beaucoup plus digne et plus heureuse si elle n'était pas allée en Ehpad.
D'où vient cette violence ?
Elle ne vient pas des personnes, mais de l'institution. Sur le site de l'établissement de ma mère, ils annoncent 50 personnels dont 26 soignants. 26 soignants (en 3x8) pour 90 patients, cela fait à peine 9 membres du personnel à un moment T pour 90 personnes âgées qui requièrent toutes des soins et de l'attention. Il faut arrêter avec ces grosses structures qui accueillent 90 ou 100 résidents et créer beaucoup de petites structures, essentiellement publiques ou associatives. On sort de cette épreuve en se disant "jamais ça pour moi par pitié". Certains disent "mais les enfants n'ont qu'à pas abandonner leurs parents". Il n'est pas question d'abandon, des gens sont dans un tel état de dépendance qu'il est juste impossible de s'en occuper soi-même. Pensez au pauvre conjoint obligé de placer son mari ou sa femme.
Vous avez écrit ce récit pour lancer un pavé dans la mare ?
Je l'ai écrit dans un premier temps pour moi, puis mon éditrice m'a dit que ce texte pouvait parler à beaucoup. Et c'est vrai qu'il a suscité nombre de réactions ; je me suis rendu compte que l'intime rejoint sans arrêt l'universel. Du coup, on se demande combien de temps on va encore attendre sans que rien ne bouge. Je suis scandalisée par le fait qu'on vende des chambres en Ehpad pour faire des placements. Parce que c'est rentable ! Parce que c'est de bon rapport _ c'est sûr, la chambre ne sera jamais vide ! Je ne suis pas angéliste mais là, on atteint quelque chose qui est effroyablement cynique. Comment ne pas se mettre en colère ? C'est une question que la société doit prendre à bras-le-corps et ne pas laisser ces questions-là être gérées par des gens qui ne cherchent qu'à faire du profit. On n'a pas besoin de chaînes hôtelières, on a besoin de lieux de soins.
