Dès la veille, alors que les quatre "rescapés" de l'équipée des Goncourt à Beyrouth débarquaient à l'aéroport, on savait que les délibérations (par Zoom, comme au "bon vieux temps" du confinement) n'allaient pas durer des heures. D'une part, parce que le système de notation (chaque membre du jury hiérarchise et pondère ses quatre choix) est simple, mais aussi parce que deux noms semblent recueillir l'assentiment général, ceux de Giuliano da Empoli et de Brigitte Giraud. A 12h55, heure du Liban, le verdict tombe : sont finalistes Giuliano da Empoli, pour Le Mage du Kremlin (Gallimard), Brigitte Giraud, pour Vivre vite (Flammarion), Makenzy Orcel pour Une somme humaine (Rivages) et Cloé Korman pour Les Presque Soeurs (Seuil)

Giuliano da Empoli et Brigitte Giraud, bien partis, à moins que....

On susurre que da Empoli serait bien parti pour empocher le Grand prix du roman des académiciens du Quai Conti, devant être remis ce jeudi 27 octobre, ce qui lui enlèverait a priori tout espoir du côté des Goncourt... Quoique... Certains membres du Goncourt rappellent que des doublés ont bel et bien eu lieu dans l'histoire plus que centenaire du prix, ainsi de celui de Jonathan Littell (Les Bienveillantes, 2006), lauréat des deux académies.

Brigitte Giraud, l'auteure de Vivre vite (Flammarion), semble être aussi sur la bonne voie. Depuis 1997, la native de Sidi-Bel-Abbès (son père était appelé en Algérie) a obtenu une large reconnaissance critique, avec en prime le Goncourt de la nouvelle pour L'amour est très surestimé (2007). Avec Vivre vite, réflexion sur le fatidique enchaînement de circonstances qui a débouché sur l'accident de moto de son mari, le 22 juin 1999, la romancière a sans conteste touché les membres du jury.

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Jetons maintenant un petit coup d'oeil sur les chiffres de vente : 80 0000 exemplaires vendus (depuis le 14 avril) pour le Le Mage du Kremlin de da Empoli, 6000 pour le livre de Brigitte Giraud, 2500 pour celui de Cloé Korman et moins de 1000 pour celui de Makenzy Orcel. Autant dire que le coefficient multiplicateur du prix Goncourt devra jouer à plein (pour mémoire, le Goncourt 2021, La Mémoire des hommes, de Mohamed Mbougar Sarr s'est vendu à 480 000 exemplaires).

Le tweet malencontreux du ministre de la Culture libanais

Mais ce qui agite aussi les conversations en ce mardi, ce sont les aléas de ces derniers jours, le voyage à Beyrouth des académiciens Goncourt confinant petit à petit aux Dix Petits Nègres d'Agatha Christie. Dès le départ, Patrick Rambaud, peu voyageur et fatigué, et Françoise Chandernagor, en attente d'une opération du genou, avaient décliné le voyage à Beyrouth. Ils étaient donc huit à avoir décidé de troquer le salon Goncourt de chez Drouant contre les lambris de la résidence des Pins, la belle demeure du représentant du Quai d'Orsay au Liban. Huit Goncourt, donc, et Françoise Rossinot, déléguée générale de l'académie, devaient venir délivrer leur troisième et dernière liste à Beyrouth en guise "d'amitié" et de soutien à la nouvelle manifestation littéraire, Beyrouth Livres, lancée du 20 au 30 octobre par l'Institut français et l'ambassade de France. Courant septembre, c'est au tour de Françoise Rossinot de devoir renoncer à la virée beyrouthine pour cause de chute malencontreuse et de rotule en miettes.

Et puis, le 8 octobre, patratas ! le ministre de la Culture libanais Mohammad Mortada critique, dans un tweet, la présence d'auteurs "ayant embrassé les projets sionistes dans la pensée et dans la pratique, les soutenant aussi bien dans leurs travaux littéraires que dans leur vie quotidienne". Le tweet a beau avoir été annulé le jour même (sans avoir été relayé sur les réseaux sociaux libanais, pourtant prompts à s'emparer de ce type de déclaration), le mal est fait : quatre membres du jury pointent "la dégradation générale de la situation au Liban", et décident de surseoir à leur venue. Exit donc Pierre Assouline, Tahar Ben Jelloun, Pascal Brückner et Eric-Emmanuel Schmitt. Les deux premiers étaient pourtant bien présents il y a dix ans lorsque, sous la férule de la présidente d'alors, Edmonde Charles-Roux, le jury Goncourt avait déjà délivré sa troisième et dernière liste en direct d'un pays du Cèdre frappé la semaine précédente par un attentat. Edmonde, 92 ans, avait été formelle : "On leur a dit oui, on ne se décommande pas."

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Didier Decoin, Philippe Claudel, Paule Constant et Camille Laurens en terre libanaise

Crainte, pour certains, d'une sécurité non assurée, récent et long séjour à Jérusalem pour un autre (Schmitt)... Les raisons sont multiples pour se retirer de l'épopée libanaise. Reste donc Didier Decoin (seul rescapé de l'équipage de 2012), actuel président de l'académie Goncourt, Philippe Claudel, son secrétaire général, Paule Constant et Camille Laurens, un brin échaudés par la décision de leurs confrères, mais que l'on a retrouvés, ravis d'être en terre libanaise, en ce lundi 24 à la résidence des Pins, hôtes de marque de l'ambassadrice de France. Interrogée sur "l'affaire", l'ambassadrice Anne Grillo dit "comprendre que le tweet puisse susciter de l'émotion", tout en notant qu'il s'agit là "d'un tweet isolé, décalé et soutenu par personne" et en se félicitant qu'il n'ait eu aucun impact sur la programmation du festival.

Pendant ce temps-là, à Paris, quatre auteurs savourent leur statut de finaliste. Plus que quelques jours, et l'un d'entre eux décrochera le Graal. Verdict jeudi 3 novembre, à 13 heures, place Gaillon.