A BFM TV, la cellule dédiée aux longs formats, installée un peu à l'écart du reste de la rédaction, bouillonne. Ce lundi 1er avril, elle peaufine les derniers détails du montage de l'enquête Police, au coeur du chaos, consacrée au maintien de l'ordre durant les manifestations des gilets jaunes. J-7 avant la diffusion, en prime time, de ce document au sujet sensible. "On est en train de tout revérifier, le moindre chiffre concernant les compagnies de CRS", raconte Myriam Alma, rédactrice en chef du service "Grand angle", chargé des longs formats, qui compte une quinzaine de journalistes.

Il s'agit de la huitième enquête diffusée depuis janvier 2018. La chaîne d'information en continu du Groupe Altice Media (propriétaire de L'Express) est notamment revenue sur l'arrivée d'Emmanuel Macron à l'Elysée, la traque du braqueur multirécidiviste Rédoine Faïd, le destin de Johnny et Laeticia Hallyday et surtout l'affaire Fillon - avec Qui a tué François Fillon ?, regardé par 1,34 million de téléspectateurs, la plus forte audience réalisée à ce jour pour un long format.

Première à investir ce créneau, BFM TV a amorcé une tendance, rapidement rejointe par ses principales concurrentes, dont LCI. La petite soeur de TF1 diffuse depuis un an ses productions maison, dont les sujets oscillent entre fait divers et politique. La dernière, en date du 12 mars, retrace le parcours de la famille Le Pen. Du côté du canal 27 de la TNT, Franceinfo a inauguré, en octobre 2018, :Scan, un magazine dédié aux longs formats avec un premier numéro consacré aux inondations meurtrières dans le département de l'Aude.

Seule exception : CNews. La chaîne, propriété du groupe Canal +, se limite à la rediffusion d'enquêtes et de documentaires vus précédemment sur C8. Sollicitée, elle n'a pas souhaité faire de commentaire. Comment expliquer l'engouement de ces chaînes pour le long format, pourtant à l'opposé de leur ADN de hard news ? "C'est un prolongement de notre travail quotidien qui nous permet aussi d'ajouter une corde à notre arc", assure Hervé Béroud, directeur général de BFM TV.

Pas de cellule spécifique chez Franceinfo et LCI

D'une durée de cinquante-deux minutes, ces enquêtes approfondies représentent des occasions rêvées pour les principales intéressées, parfois accusées de rester à la surface des sujets, de s'extraire un temps du direct et du breaking news. Histoire de prouver qu'elles peuvent, elles aussi, enquêter en profondeur. Les journalistes de BFM TV disposent d'environ trois mois et demi pour réaliser un long format. "Les chaînes d'info en continu sont souvent caricaturées. Non, ce ne sont pas uniquement des robinets d'informations, insiste Joël Bruandet, rédacteur en chef, responsable des longs formats sur Franceinfo à France Télévisions. Nous sommes aussi capables de donner du sens, d'appuyer sur pause et de décortiquer un événement, grâce à des journalistes sur le terrain, au contact de ce qui se passe." Si le direct demeure la priorité, la mission de BFM TV, selon Myriam Alma, consiste à être présente sur l'information sous toutes ses formes "et pas seulement l'ultranews".

Contrairement à BFM TV, Franceinfo et LCI ne disposent pas de cellule spécifique. "J'adorerais, clame Valérie Nataf, directrice de la rédaction de LCI. Mais ce n'est pas encore à l'ordre du jour. Les longs formats sont confiés à différentes personnes en fonction de leurs appétences. En revanche, nous détachons toujours un rédacteur en chef, présent en permanence pour guider les journalistes dans cet exercice qui n'est pas simple". Dans ces conditions, difficile de concurrencer BFM TV, dont le rythme de diffusion des longs formats s'est accéléré depuis le début de l'année 2019 pour s'établir à un par mois. "Fabien Namias et Thierry Thuillier ne me fixent rien, reprend Valérie Nataf. L'idée est de faire un événement de nos documents. Si on décide de se lancer sur un sujet, l'objectif est d'apporter une valeur ajoutée par rapport à ce qu'on voit ailleurs." Son homologue de BFM TV, Hervé Béroud, rappelle que la cadence soutenue de diffusion fixée au sein de sa chaîne doit s'accompagner d'une exigence de qualité. "Je préfère ne pas avoir de cinquante-deux minutes un mois, si nous sommes encore au travail, plutôt que de faire de l'abattage", nuance-t-il.

Conquérir un nouveau public

Autre avantage, non négligeable, de ces enquêtes fouillées : elles permettent de faire grimper l'Audimat, en attirant une nouvelle audience, d'ordinaire peu cliente des chaînes d'info en continu. "Sur le François Fillon, par exemple, nous avons été très surpris du nombre de téléspectateurs. Cela montre que nous avons réussi à aller au-delà de notre public habituel", se félicite Myriam Alma.

Sur Franceinfo, la programmation d'un numéro de Scan est la garantie de multiplier l'audience habituelle de la case horaire quasiment par deux. Le Monde selon Trump, diffusé le 22 mars, affiche une confortable audience cumulée de 1 million. "Il y a de la place pour le long format sur le tout info. Les gens y sont totalement réceptifs", se réjouit Joël Bruandet, qui voit dans Scan une "façon d'utiliser intelligemment" tout ce qui a déjà été produit par l'ensemble du groupe France Télévisions, notamment les images d'archives.

A BFM TV, la programmation d'un 52 minutes maison fait bondir entre cinq et huit fois en moyenne l'audience par rapport à une soirée classique. "Nous sommes toujours attachés à réaliser le meilleur score possible, mais nous savons bien que nous ne serons pas toujours au-delà du million de téléspectateurs", concède son patron, Hervé Béroud. Dans le rétroviseur : l'enquête sur l'attentat de Trèbes, diffusée le 11 mars dernier, qui a rassemblé 290 000 curieux, le plus faible score enregistré depuis janvier 2018.

La bataille, déjà bien entamée entre BFM TV, LCI et Franceinfo, promet de s'intensifier. D'autant que les chaînes sont totalement libres, le CSA ne leur imposant aucune contrainte en matière de diffusion de longs formats. D'autres numéros sont dans les tuyaux de part et d'autre. Franceinfo en prépare notamment un sur l'histoire de Daech ces sept dernières années.