La mort a cette vertu de transformer les artistes en grands hommes et les grands artistes en génie. En tirant sa révérence la semaine dernière, Michel Delpech est ainsi devenu Brel. En disparaissant ce week-end, David Bowie s'est mué en Rachmaninov.
Il ne faut rien exagérer
Bowie a certes pressé dans les années 60 et 70 quelques-unes des cent meilleures galettes de l'histoire du rock, The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars est rien moins qu'un monument et aucune guitare électrique n'a jamais pleuré aussi beau solo que celui de Mick Ronson sur Moonage Daydream. Mais, on doit à la vérité de reconnaître que, depuis 1983 et l'étonnamment disco Let's Dance, Bowie n'avait plus rien produit de ce niveau, et même du niveau en dessous.
Il continuait à changer de peau et de couleur de cheveux tous les ans ou presque, mais la magie s'était perdue dans des aventures aussi artificielles que, au milieu des années 80, Tin Machine, son groupe de requins de studio en costumes cravates censé retrouver l'énergie des origines. Jusqu'à l'inattendu BlackStar, l'album quasi-posthume sorti la semaine dernière, dont les trouvailles soniques ne peuvent masquer les faiblesses mélodiques, la force, avec sa voix et Tony Visconti, son producteur mieux inspiré alors, du Bowie de la grande époque.
L'art du recyclage
Et même lui, le Bowie de Space Oddity, de Ziggy Stardust, d'Aladdin Sane, de Hunky Dory ou de "Heroes", n'a-t-il pas été accusé de s'inspirer de ses contemporains plus que de les inspirer - même si les choses ont changé depuis? D'avoir fait ses emplettes chez Bob Dylan, les Kinks, Scott Walker, le Velvet Underground, les Rolling Stones, ou plus tard chez Can, Kraftwerk, les Talking Heads, le Chic de Nile Rodgers - qu'il engagea d'ailleurs pour produire ses disques de l'ère disco?
A ce niveau, le recyclage est un art et Bowie en fut un praticien magistral. Respectueux, aussi, soyons honnêtes puisque lui l'était: il a toujours rendu à César ce qui appartenait à César, des hommages appuyés à ses modèles, voire des services artistiques ou financiers - c'est lui qui a remis le pied de Lou Reed à l'étrier et la carrière de Nick Cave lui doit beaucoup.
Celle de ses coiffeurs et de ses stylistes aussi, et là c'est plus mystérieux. On célèbre à l'envi depuis quelques heures, sinon depuis quelque mois et le passage à la Philharmonie de Paris de l'exposition éponyme, le caméléon Bowie, ses tenues glams, son maquillage et ses coupes de cheveux filasses. Vous l'avez bien regardé? Le Major Tom de Space Oddity est une copie en couches-culottes du Dave Bowman de 2001, Odyssée de l'Espace; sous le fond de teint, Ziggy Stardust a des allures de Jane Fonda, Aladdin Sane de Capitaine Flamme; la silhouette hautaine du Thin White Duke, pantalon sous les aisselles compris, est celle d'un fantasme de torero peroxydé, et le noir et blanc n'arrange rien. C'est vrai, Bowie changeait d'apparence en permanence. Sans doute parce que jusqu'à la fin, il n'a jamais trouvé la bonne.
Comme il n'a jamais trouvé le réalisateur qui aurait pu faire de lui l'acteur qu'il rêvait d'être. Au mieux passable, dans des seconds rôles où il n'avait pas trop de texte, le plus souvent insipide, mais bien aidé par sa transparence d'extraterrestre, comme dans les très surestimés L'Homme qui venait d'ailleurs et Prédateurs, il lui est arrivé plus souvent qu'à son tour d'être carrément ridicule - dans Furyo, notamment, qui voit s'affronter au fond de la jungle de Java, dans un sado a maso de salon anglais, deux jolis mannequins pour dame, David Bowie et Ryuichi Sakamoto, qui paraît presque bon en comparaison.
Je ne parlerai pas de la peinture - sinon pour dire que Bowie s'intéressait plus à celle des autres qu'il n'essayait d'exposer la sienne, ce qui est une bonne chose pour l'art du XXe siècle.
David Bowie était un mec bien, généreux, respectueux et curieux de tout, que rien n'effrayait, et surtout pas le risque d'en faire trop ou les journalistes mal embouchés - suivez mon regard. L'artiste polymorphe laisse une empreinte profonde, durable, étourdissante dans l'histoire de la musique. Trouver que c'est moins vrai dans celle de la mode, du cinéma, du théâtre ou de la peinture n'est pas faire injure à sa mémoire.
