L'insaisissable troubadour a fini par se faire épingler. A l'occasion de son passage parisien pour trois concerts au Grand Rex, Bob Dylan va recevoir ce mercredi la Légion d'honneur. On se souvient qu'au printemps, la proposition de décorer le chanteur américain, déjà promu en 1990 chevalier des Arts et Lettres, avait suscité la polémique. A l'époque, d'après le Canard Enchaîné du 7 mai, le grand chancelier de la Légion d'honneur Jean-Louis Georgelin aurait refusé la candidature de Robert Zimmerman, alias Bob Dylan. Les motifs de son véto auraient été liés aux prises de position du barde folk contre la guerre du Vietnam et à sa consommation de stupéfiants.
Joint par L'Express, le spécialiste français et traducteur de Dylan, Hugues Aufray, avait alors pris parti pour le chantre de la contre-culture américaine : "Il la mérite. Ses idées ont parfois été dérangeantes, mais son intégrité et son courage ont été reconnus même par le pape. Si c'est au nom de la morale qu'on refuse de lui remettre, il faut la retirer à tous les autres artistes." Ce ne sera donc pas nécessaire puisque tout est rentré dans l'ordre après l'avis positif rendu en juin par le Haut Conseil.
Dylan ou la recette d'une salade
Ce n'est pas la première fois que les institutions françaises s'emmêlent les pinceaux avec le "cas Dylan". En 2001, à l'occasion d'un numéro spécial Dylan pour la sortie de Love and Theft, le journaliste de Témoignage chrétien, Luc Chatel, contacte la ministre socialiste de la Culture de l'époque, Catherine Tasca. Sa conseillère lui répond : "Vous ne pensez pas qu'un ministre de la Culture ait autre chose à faire que de parler de Bob Dylan ? Vous êtes comme ce journal qui nous a appelé pour demander à la ministre une recette de salade..."
La France rend donc, et enfin, hommage au Zim'. Un juste retour des choses car Dylan entretient de nombreux liens avec la culture française. Avant d'être connu, au début des années 1960, le guitariste venait souvent à Paris. Il y a même séjourné pendant plusieurs semaines chez son ami Hugues Aufray. Il bombardait l'auteur de Santiano de questions sur Victor Hugo, Les Misérables, Notre Dame de Paris... Dylan est aussi un gros consommateur de poésie française. "Il a tout lu de Rimbaud, Verlaine, Baudelaire, Mallarmé..., confie Yves Bigot, directeur général de TV5 Monde et critique musical. Il connait par coeur des centaines de leurs textes, ces auteurs l'accompagnent depuis son adolescence. On retrouve leurs influences dans ses chansons. La plus évidente est Mr Tambourine Man... Si on lit les paroles, on voit des images de Rimbaud qui reviennent sans cesse. La poésie symboliste française fait partie de la vingtaine de sources dont il fait sa patte."
Passionné et fin connaisseur du chanteur de Blowin' in the Wind, qu'il a suivi partout dans le monde pour voir ses concerts, et qu'il a eu la chance d'interviewer, Yves Bigot révèle un autre aspect de la personnalité de Bob Dylan. "Dans les années 1970, il allait très, très souvent aux Saintes-Maries-de-la-Mer, lieu de ralliement sacré des Gitans, pour assister et participer à leurs fêtes. Dylan a toujours été fasciné par la culture gypsy. Il suffit de voir le look qu'il avait adopté sur la pochette de son album Desire (1976) et pendant toute la tournée qui a suivi sa sortie. Et, j'imagine, sans le savoir, qu'il devait avoir une compagne dans le coin."
Cinéma et musique
Dylan connaît aussi bien le vieux cinéma français. Son film préféré est les Enfants du paradis, de Marcel Carné. Il lui a inspiré son long métrage Renaldo et Sarah, écrit avec Sam Shepard. Maquillé, il y interprète un personnage circassien qui lui ressemble terriblement, sans être lui... Tout le thème du film et des concerts-spectacles tournent autour du thème de l'identité. Il faut dire que la personnalité de Robert Allen Zimmerman, né dans le Minnesota le 24 mai 1941, est déconcertante. Tour à tour héritier spirituel de Woody Guthrie, héraut du folk engagé, "judas" de la guitare électrique, chanteur country, chrétien converti, crooner...
L'une des dernières vaches sacrées du rock a laissé son empreinte sur la chanson française. Il a été traduit par Hugues Aufray et Francis Cabrel. En 2012, ce dernier a sorti un album intitulé Vise le ciel ou Bob Dylan revisité. Le public français aime Dylan par interprète interposé : Alain Bashung a enregistré She Belongs to Me en anglais. Parmi ses héritiers français, on peut citer Antoine, Alain Souchon, Renaud, Maxime Le Forestier... Dylan est une référence aussi pour des artistes aussi différents que Gérard Jugnot, Yves Simon ou le comédien Melvil Poupaud.
