Quand on arrive, elle est au téléphone et s'exclame : « Il faut que je parte, vite, vite ! Cet appartement est trop sombre, tu comprends ? J'ai besoin de lumière, moi, de lumière ! » Elle est saisissante, Jane Birkin. Toujours vive, toujours frémissante, toujours sur la brèche. Quand on pourrait se l'imaginer, à 61 ans, prenant ses aises, thésaurisant sur son image et son passé. La petite Anglaise déniaisée par « Gainsbarre », l'actrice révélée par Doillon, la mère de Kate, de Charlotte et de Lou : elle peut se prévaloir d'au moins trois vies à rebondissements, que demander de plus ? Qu'importe, sa roue continue de tourner, et elle-même, d'apporter de l'eau à son moulin : si être l'« ambassadrice de Serge » reste d'actualité (elle sort juste d'une itinérance de sept ans autour de l'album Arabesque, qui orientalise des chansons de Gainsbourg), la voici qui s'affranchit, qui revient cette fois avec Enfants d'hiver, un opus dont elle a écrit tous les textes, une première. Et elle y prend un autre risque : l'ensemble revendique la nostalgie (face au temps qui passe, au désamour, à la solitude, à la crainte de ne plus séduire). C'est non seulement émouvant, mais surtout impressionnant, de voir Jane B., réputée gaie, marrante, fantasque, assumer si frontalement la gravité des choses : ses peurs, ses déceptions, ses rages, ses utopies aussi (à commencer par celle de l'enfance, « Pays invérifiable / Inaccessible comme les morts / J'ai passé ma vie à le regretter »). Son long-métrage Boxes entrouvrait cette porte, son album précédent, Fictions, prolongeait délicatement le mouvement ; là, elle avance tous fards éteints, à nu. Tout en reconduisant l'absence de pathos - elle sait pourtant jouer les tragédiennes, elle qui a convaincu en Electre.
Et si Jane Birkin, que désespère le mot « madame » (« Tu m'as dit madame / ça m'a fendu l'âme »), était en train de devenir une grande dame ? Pas comme on l'entend d'habitude, d'une manière quasi muséale, mais à sa façon : ontologiquement gracieuse et insaisissable, au point que ça vous laisse le journaliste sur le flanc, désemparé. L'interrompre ou lui demander de faire bref, car l'heure tourne, est chose impossible. Jane Birkin a une parole vibrionnante comme l'aile d'une libellule et, si on ne voit pas forcément où elle veut en venir, on se laisse faire. C'est si décalé, si éloigné des canons habituels de la « promo », qu'on a la sensation d'assister à quelque chose de magique. Quelque chose de précieux en ces temps qui sanctifient le rendement.
Prenons le thème de la nostalgie, qu'on lui soumet sur le mode : « Cet album convoque beaucoup le souvenir, vous semblez aimer rester en contact avec le passé. » Réponse : « La nostalgie, ça n'empêche pas d'aller de l'avant ! Bien sûr, mon frère me dit parfois, devant de vieilles photos : "Mais, regarde, on était obligés de porter des cravates et des robes horribles pour Noël." Ce qui est vrai, mais mon souvenir n'a pas gardé ça. Il a plutôt gardé l'image de nous sauvages sur les plages, avec mon frère, qui était le capitaine, moi, le lieutenant, et ma petite soeur, qui suivait, mais dont on voit sur les photos qu'elle seule ne voulait pas être actrice. Elle a l'air catastrophé quand on l'attache à une épave près de la mer... Aujourd'hui, c'est une sculptrice géniale. » En une minute, nous voici transportés cinquante ans plus tôt sur l'île de Wight, où la famille Birkin passait ses vacances, et où a d'ailleurs été prise la photo de la couverture d'Enfants d'hiver : « Là, je dois avoir 12 ans. Je porte les vêtements de mon frère, tout le monde faisait ça à l'époque, y compris dans ces familles qui étaient bourgeoises dans leur standing, mais d'une mentalité fantasque. Les seules choses neuves que j'avais, c'étaient les chaussures. En tout cas, ces moments sur l'île de Wight étaient magnifiques, ça tranchait tellement avec l'internat où nous vivions le reste de l'année et où on était des numéros - moi, le 99, et ma soeur, le 177. » Et d'embrayer sur les bas épais que chacune était tenue de repriser (« Je suis restée très forte en raccommodage »), sur telle chef de groupe qu'elle admirait tant qu'elle craignait par-dessus tout de la décevoir, donc surtout pas de plainte, même si l'adolescente se décrit sur ses carnets en « sac mort » (« Les surveillantes disaient à propos de mes seins : "Vous n'avez pas ce qu'il faut !" Ah ! j'ai été trop heureuse quand j'ai fait ensuite la couverture de Lui, quelle revanche, quelle revanche ! »). Jane Birkin, fille d'un commandant de la Royal Navy et d'une actrice, a un teint de porcelaine et une mémoire d'éléphant.
Alors quoi ? Barrée, azimutée, « stratosphérisée » ? Il y a de ça. Mais, ce que l'on comprend surtout dans ces moments-là, c'est la force de Jane B. Cette brindille dont les gazettes ne donnaient pas cher au départ face au démiurge Gainsbourg n'est certainement pas un fétu. Plutôt du genre têtue, sous ses airs de Professeur Tournesol, et très solidement arrimée à ses fondamentaux : famille, fratrie, travail (et dans cet ordre-là). Elle dit à propos d'Enfants d'hiver : « Je ne me suis jamais estimée capable d'écrire quoi que ce soit qui puisse entrer dans la lignée de Serge, mais, bon, je me suis dit : "Même si je ne vaux pas Serge, je vaux d'être moi, pour le meilleur et pour le pire..." Et puis Kate, Charlotte et Lou ont aimé, alors je peux bien me prendre des baffes ! » Autrement dit : je doute, j'hésite, mais j'avance car, au fond, je suis bien armée. Elle est convaincante quand elle dit que la mort ne l'effraie pas, qu'elle veut juste « mourir la première, pour ne plus voir la disparition des autres ». En treize ans, de 1991 à 2004, elle a vécu celle de ses parents, de Serge Gainsbourg, mais aussi d'Anno, le fils de son frère, fauché à 20 ans dans un accident de voiture. Les hauts et les bas, la mélancolie d'Enfants d'hiver, n'y changent rien. A bientôt 61 ans et déjà quatre fois grand-mère, Jane Birkin apparaît fondamentalement juvénile, et en vie. Cela ne tient pas qu'à sa coupe de poulbot, au jean et aux Converse. Mais aussi à cette façon d'être, de faire : pas dans les clous, pas au garde-à-vous, pas si fofolle non plus. Dans sa bulle, la belle Birkin.